Souveraineté IA et Elon Musk : l’Amérique tech est hors de contrôle

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« Ils sont fous, ces Américains… »

Par Laurent Delattre, publié le 15 juin 2026

Il y a des semaines où l’Amérique ne se contente pas de produire de la technologie. Elle produit du théâtre géopolitique, de la finance hallucinée et de la métaphysique patrimoniale. Claude Fable 5 coupé à distance, SpaceX valorisé comme un État, Elon Musk devenu PIB ambulant : l’Amérique technologique ne fait plus rêver… elle donne le vertige à en vomir. Derrière le spectacle, souveraineté IA et Elon Musk racontent une nouvelle fois la dépendance européenne.

Il est des semaines où la formule d’Obélix s’impose d’elle-même. En quelques jours de ce mois de juin 2026, l’Amérique technologique aura offert trois spectacles qui, observés depuis ce côté-ci de l’Atlantique, relèvent chacun d’une folie d’un genre particulier : Washington a fait disparaître Claude Fable 5 du paysage mondial, Wall Street a propulsé SpaceX au rang de quasi-divinité boursière, et Elon Musk est devenu un PIB ambulant.
Trois épisodes, un même vertige. Vu de loin, le spectacle est fascinant. Vu de plus près, il est surtout inquiétant.

L’IA qu’on débranche : circulez, ce modèle n’est pas pour vous…

Le 12 juin à 17 h 21, heure de la côte Est, Anthropic reçoit une lettre. L’administration américaine, invoquant la sécurité nationale, lui ordonne de couper l’accès à ses deux modèles les plus avancés, Fable 5 et Mythos 5 (ce dernier étant déjà en accès hyper restreint), pour tout ressortissant étranger ; qu’il se trouve sur le sol américain ou non, y compris parmi les propres salariés non-américains de l’entreprise. Effet mécanique de la directive : pour être certain de s’y conformer, Anthropic a été obligé de débrancher ces modèles pour la totalité de ses clients. Trois jours, seulement, après avoir présenté Fable 5 comme une première mondiale. La missive émane du Département du Commerce et de son secrétaire Howard Lutnick. Le Kill Switch tant redouté par les Européens en action !

Le sel de l’affaire tient dans son ironie tragique. Pendant des mois, Anthropic a vendu Mythos comme un modèle si dangereux qu’il ne pouvait être livré au grand public, réservé à un cercle restreint dans le cadre de son programme de cybersécurité Project Glasswing. Puis l’entreprise a façonné Fable 5 comme la version « verrouillée » et raisonnable de cette même technologie, bardée de garde-fous et assortie d’une politique controversée de conservation des données pendant trente jours.
Washington a fini par prendre l’éditeur au mot. À force de décrire son produit comme une arme dans chaque communiqué, Anthropic a fini par être pris au sérieux par son gouvernement. Le marketing a eu un effet boomerang. Certes, Fable 5 est un progrès, mais comme le démontre sa System Card et ses benchmarks, ses améliorations ne constituent pas non plus un saut quantique face à un GPT 5.5.

Anthropic, de son côté, affirme que la directive ne détaille pas précisément la menace, qu’elle repose selon elle sur un « contournement étroit et non universel », et qu’aucun testeur n’a trouvé de « jailbreak universel ». La société ajoute que l’action ne respecte pas les principes qu’elle défend pourtant elle-même pour le blocage de modèles dangereux : un processus « transparent, fair, clear, and grounded in technical facts » (transparent, équitable, clair et fondé sur des faits techniques). L’entreprise affirme avoir examiné la technique de contournement (le fameux jailbreak, ce débridage des garde-fous) consistant pour l’essentiel à demander au modèle d’analyser un code source et d’en corriger les failles. Une capacité, dit-elle, largement disponible chez d’autres modèles publics — elle cite nommément GPT-5.5 d’OpenAI, qui n’est soumis à aucun contrôle équivalent.

Mais c’est l’écho européen qui constitue, pour nous, la véritable information. Un outil que des hôpitaux, des entreprises et des chercheurs du continent venaient d’adopter (l’Union européenne n’a obtenu l’accès à Mythos qu’au début du mois, au terme de plusieurs semaines de négociations) a été éteint à distance par un gouvernement étranger, sans transparence, sans préavis, sans recours, et de manière rétroactive jusqu’à l’intérieur même de nos frontières. Pour l’Europe, le message sonne comme une nouvelle évidence : le cloud n’est pas un service, c’est une frontière.

Les réactions n’ont pas tardé, et leur unanimité, par-delà les sensibilités politiques, est en soi remarquable. Le porte-parole de la Commission européenne, Thomas Regnier, a indiqué « prendre note » et procéder à une évaluation, tout en soulignant que l’épisode confirme le « besoin de souveraineté technologique » de l’Europe.
En France, la réaction a presque eu des airs d’union nationale, ce qui est toujours suspect. Gabriel Attal a parlé d’une guerre de l’IA déjà commencée, Jordan Bardella a réclamé un soutien accéléré à Mistral AI, Jean-Luc Mélenchon y a vu la preuve de l’urgence souveraine, Édouard Philippe a rappelé que l’Europe ne contrôle ni les modèles ni le calcul. Quand tout le spectre politique français tombe d’accord, c’est rarement parce que le problème est simple mais parce que la claque est assez sonore pour réveiller le monde médiatique et qu’il est urgent de se faire entendre…

L’introduction en Bourse de tous les superlatifs

Changement de décor, même démesure. Le même 12 juin, SpaceX a fait son entrée au Nasdaq sous le code SPCX. Bilan du premier jour : 75 milliards de dollars levés, une valorisation initiale de 1 750 milliards, un bond de 19 % dès l’ouverture, et un cours de clôture qui propulsait brièvement l’entreprise au-delà des 2 100 milliards de dollars. La plus grosse introduction de l’histoire, pulvérisant le record de Saudi Aramco en 2019. Sur le papier, un triomphe.

Sur le fond, tout paraît irrationnel. L’entreprise est non rentable et son chiffre d’affaires de 18,7 milliards de dollars implique un multiple prix/chiffre d’affaires d’environ 112. Toute école de commerce européenne appellerait cela une anomalie. Wall Street voit ça comme opportunité de croissance.

Starlink est un actif industriel réel. Les lanceurs réutilisables ont redéfini l’économie spatiale. La société a prouvé davantage que beaucoup de ses détracteurs ne voulaient l’admettre. Mais l’IPO ne valorise pas seulement SpaceX. Elle valorise le récit complet d’Elon Musk, avec fusées, satellites, IA, data centers orbitaux et promesse implicite que tout problème d’ingénierie finira par céder devant une présentation investisseurs. Elle valorise de la science-fiction.

Et, au cœur de ce récit, un tour de passe-passe nommé xAI. La startup de l’IA pourtant en plein crise interne (après le départ de nombre de ses têtes), a joué le rôle d’amplificateur narratif. En février 2026, SpaceX a absorbé la société d’intelligence artificielle d’Elon Musk, valorisée à 250 milliards de dollars au sein de l’ensemble. Que livre xAI, concrètement ? D’après le document d’introduction de SpaceX lui-même, une perte d’exploitation de 6,4 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de 3,2 milliards en 2025. Une consommation de trésorerie de l’ordre du milliard de dollars par mois. Son produit phare, le robot conversationnel Grok, revendique 117 millions d’utilisateurs, chiffre qu’il faut manier avec prudence tant l’outil est fondu dans le réseau social X, au point qu’on distingue mal l’utilisateur de Grok du simple abonné qui croise Grok au fil de son écran. Et lorsque Grok a fait parler de lui ces derniers mois, c’est surtout pour avoir généré des images sexualisées, y compris d’enfants, déclenchant des enquêtes au Royaume-Uni et dans l’Union européenne et des interdictions en Asie du Sud-Est. Voilà le joyau d’IA censé légitimer une part de ces 1 750 milliards.

La thèse vendue aux marchés est grandiose : SpaceX veut tester des infrastructures de calcul IA en orbite dès 2027 et affirme être la seule entreprise ayant un chemin commercial viable vers le calcul orbital à grande échelle. Elle aurait même demandé l’autorisation de lancer jusqu’à un million de satellites-data centers. Sur le papier, c’est Jules Verne avec un tableur Goldman Sachs. Dans le monde physique, Starship reste encore confronté aux défis de réutilisation rapide et de production massive nécessaires pour rendre cette vision économiquement crédible.

Voilà donc à quoi ressemble un marché qui se valorise sur le nom d’un seul homme. Détail révélateur, jusqu’à 30 % des titres ont été orientés vers les investisseurs particuliers, soit trois à six fois la part habituelle. Autrement dit, le grand public a été convié à acheter le récit à plus de cent fois les ventes, au moment précis où certaines analyses modélisent un repli du titre vers 75 dollars.

Le paradoxe est cruel. L’Europe adore demander des business plans robustes à ses startups avant de leur prêter trois millions d’euros. L’Amérique peut financer à deux mille milliards une hypothèse orbitale adossée au nom d’un homme. La première fabrique des dossiers. La seconde fabrique des marchés.

Une fortune qui ne rime à rien… Le PIB incarné

L’IPO de SpaceX a fait basculer Elon Musk dans une catégorie où les mots ordinaires deviennent ridicules. Forbes évalue désormais sa fortune autour de 1 100 milliards de dollars, dont une large part repose sur sa participation dans SpaceX (Plus de 180 milliards engrangés en une seule journée). Le terme « trillionaire » sonne déjà comme une mauvaise blague cyberpunk. Ce n’est pourtant plus une fiction.

Certes, cette fortune n’est pas un coffre rempli de billets. Elle est composée d’actions, de droits, de participations, de promesses et de valorisations fluctuantes. L’essentiel de l’argent de Musk est immobilisé en titres et participations, donc pas immédiatement disponible comme du cash.

Mais l’homme pèse désormais davantage que les cinq fortunes suivantes de la planète réunies, et plus du double du deuxième, Larry Page. La fortune de Musk se compare désormais non plus à celle d’autres individus, mais à des économies nationales. Elle dépasse le produit intérieur brut de la Belgique (689 milliards de dollars), de l’Autriche (559 milliards), de la Suède ou de l’Irlande.
Quant à la valorisation de SpaceX, 1 750 milliards, elle excède l’intégralité de l’économie néerlandaise (1 413 milliards de dollars), dix-huitième puissance mondiale tout de même.
Oui, une entreprise vaut désormais plus que tous les Pays-Bas. Et la fortune de son fondateur représente environ 200 milliards de plus que tout ce que la NASA, l’un de ses clients, a dépensé depuis sa création en 1958. En réalité, Elon Musk pourrait couvrir le budget annuel de l’agence spatiale avec moins de 3 % de son patrimoine.

Humainement, le chiffre est encore plus absurde. Ce n’est plus de la richesse au sens où un esprit humain peut la digérer : c’est un chiffre qui s’est détaché de l’économie des biens, du travail et des besoins. L’ONG Oxfam y voit l’avènement d’un « nouvel âge d’or » des inégalités.
Le plus inquiétant sans doute, c’est qu’une fortune de cette taille ne se dépense pas ; elle s’exerce. Elle ne sert pas à acheter des choses, mais à orienter des réalités. À ce niveau, la richesse cesse d’être une récompense économique et devient une force gravitationnelle. Elle attire les banques, plie les conseils d’administration, influence les politiques publiques, déforme les débats et transforme chaque caprice entrepreneurial en signal macroéconomique.

En rire et en pleurer…

Certains y voient de la folie. D’autres de la cohérence jusqu’à l’excès. L’État américain traite l’IA comme une technologie stratégique et n’hésite pas à couper l’accès au nom de la sécurité nationale. Wall Street traite le futur comme un actif immédiatement négociable. Les investisseurs traitent Elon Musk comme une option d’achat sur l’impossible. Dans l’Amérique de 2026, celle de Donald Trump, l’écart entre le récit et la réalité n’est plus un défaut, c’est devenu un mode de fonctionnement. Le Kill Switch révèle le pouvoir, l’introduction en Bourse révèle le récit, la fortune en révèle l’échelle. This is America, Baby ! Les USA jouent à un autre jeu, à une autre échelle, avec un autre appétit pour le mythe… et pour le risque. Quitte à ce que le risque fasse s’effondrer la planète entière.

La leçon de la semaine n’est pas que les Américains sont fous. C’est que leur folie construit des empires, des dépendances et des valorisations. Dépendre de cette folie, de ses modèles IA, de son infrastructure, de ses valorisations, ne peut plus être un choix pour l’Europe. Il n’y a vraiment pas de quoi rire du spectacle… L’Europe y assiste depuis les gradins… Il est temps de quitter les arènes et d’imaginer le monde à y construire à l’extérieur…

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