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Industrie 4.0 : L’usine du futur redessine aussi la carte des emplois industriels
Par Xavier Biseul, publié le 08 janvier 2026
Simulation numérique, robotisation, fabrication additive, intelligence artificielle, Internet des objets… Les nouvelles technologies font émerger de nouveaux métiers tout en modifiant en profondeur les métiers traditionnels.
La réindustrialisation est en marche. Entre 2017 et 2023, l’industrie a créé 130 000 emplois nets dans l’Hexagone. Sur cette période, la France a connu un solde positif de 316 constructions d’usines alors qu’il avait été négatif, de -700, sur les huit années précédentes. Certes, dans le contexte économique et géopolitique actuel, le secteur a connu, comme les autres, un essoufflement courant 2024. Pour autant, la dynamique reste à l’oeuvre. L’an dernier, le secteur a procédé à 220 000 embauches, dont 60 % étaient jugées « difficiles ».
« L’industrie crée de nouveau des emplois, se réjouit Stéphanie Verhaeghe, directrice Appui aux branches et actions prospectives d’Opco 2i, l’opérateur de compétences interindustriel. Alors que les recrutements concernaient jusqu’alors principalement des remplacements, les créations d’emplois portent sur l’acquisition de compétences liées aux nouvelles technologies. »
Pour les tenants du « technosolutionnisme », la robotisation et la digitalisation des process constituent un rempart à la délocalisation. Par les gains de productivité qu’elle apporte, l’innovation technologique permettrait de maintenir l’outil industriel dans les pays développés.
Selon une étude de 2023 qui fait toujours référence, l’Opco 2i et l’Observatoire paritaire de la métallurgie ont évalué que le développement de l’industrie du futur générera des besoins en recrutement allant de 65 000 à 115 000 personnes dans les trois ans pour le seul secteur de la métallurgie, le plus important du secteur en termes d’effectif.

Avec le développement des jumeaux numériques, de l’impression 3D, de l’intelligence artificielle ou de l’Internet des objets, de nouveaux métiers font leur entrée dans l’usine du futur comme le data scientist, le responsable automatismes et robotisation ou le spécialiste fabrication additive.
Moins d’opérateurs, plus de mainteneurs
Les métiers de management, qui occupent des fonctions transverses, sont également concernés par l’apport du numérique. « Un chef de ligne, un responsable d’atelier ou un directeur de maintenance tirent leur valeur de leur expertise technique, de leur connaissance de l’outil industriel qui se transmettent par compagnonnage, rappelle Étienne Piollet, directeur associé en charge de l’Intelligent industry chez Capgemini Invent. Mais à ces compétences historiques, ils doivent désormais ajouter des compétences en statistiques, en simulation numérique. »
Même des métiers traditionnels comme chaudronnier, soudeur, tôlier ou usineur sont concernés par la digitalisation des process. « Quand on parle d’industrie 4.0, on a en tête le téléopérateur de maintenance qui intervient à distance, équipé d’un casque de réalité virtuelle et de gants tactiles, poursuit Étienne Piollet. La réalité du terrain est tout autre. Ce qui change pour l’opérateur, c’est qu’il ne prend plus les mesures manuellement, comme la pression ou la température, mais il accède directement à ces données depuis son pupitre. »
Étienne Piollet
Directeur associé en charge de l’Intelligent industry chez Capgemini Invent
« Quand je robotise une tâche, je crée mécaniquement un besoin de maintenance. »
Selon la théorie de la « destruction créatrice » chère à Schumpeter, l’automatisation des procédés industriels et la robotisation suppriment des emplois, mais en créent d’autres, plus qualifiés. « Le nombre d’opérateurs qui produisent baisse, mais celui des techniciens qui maintiennent les systèmes augmente, évalue Étienne Piollet. Quand je robotise une tâche, je crée mécaniquement un besoin de maintenance. » Les métiers de mainteneurs et de régleurs sont, de fait, particulièrement pénuriques.
Avec la multiplication des capteurs connectés et le développement de la « computer vision », les métiers de la qualité et du contrôle des opérations voient également leur périmètre fonctionnel évoluer sensiblement. Plus généralement, la collecte des données machines et leur traitement à des fins de contrôle qualité ou de maintenance prédictive constituent la priorité du moment pour les industriels. Sur les plus de 300 formations continues certifiantes identifiées dans l’étude de l’Opco 2i, quelque 40 % portent sur l’analyse des données.

Place à « l’ingénierie générative »
Comme dans bien d’autres secteurs, l’IA générative est appelée à débrider le potentiel des ingénieurs des bureaux d’études, dans les phases de conception et d’optimisation. « En générant des formes, des structures ou des solutions techniques inédites, elle permet de concilier des objectifs jusque-là contradictoires : performance, légèreté, coût, délai », avance le think tank Arts & Métiers dans un rapport paru en juin et dédié à ce qu’il appelle « l’ingénierie générative ».
Francis Rossignol
Vice-président formation industrie de la société des ingénieurs Arts et Métiers
« L’IA ne remplacera pas les ingénieurs, mais ceux qui ne maîtrisent pas l’IA seront sur la touche. »
« L’IA générative rend le jumeau numérique plus intelligent, estime Francis Rossignol, vice-président formation industrie de la société des ingénieurs Arts et Métiers. Elle permet de modéliser des process et simuler des hypothèses de moyens ou de manufacturing. »
Un saut qualitatif comparable à ses yeux au passage de la planche à dessin à la CAO.
Selon lui, « l’IA ne remplacera pas les ingénieurs, mais ceux qui ne maîtrisent pas l’IA seront sur la touche. »
Pas question pour autant de lui accorder une confiance aveugle. À l’image d’Arts et Métiers, une école doit d’abord former les futurs ingénieurs aux process industriels afin qu’ils puissent définir ce que l’IA peut apporter. « Avant de jouer de la musique, il faut apprendre le solfège », rappelle Francis Rossignol.
En attendant le raz-de-marée promis, les annonces qui requièrent de manière explicite des compétences en lien avec l’intelligence artificielle sont encore rares. Elles représentent seulement 3 % des offres d’emploi cadre dans l’industrie selon une récente étude publiée par l’Apec et Opco 2i. « Comme dans d’autres secteurs, les industriels ont encore du mal à formaliser un niveau de compétences attendu dans la maîtrise des outils d’IA », avance Sébastien Thernisien, responsable du pôle modélisation et valorisation des données à l’Apec.
Sébastien Thernisien
Responsable du pôle modélisation et valorisation des données chez Apec
« Les industriels ont encore du mal à formaliser un niveau de compétences attendu dans la maîtrise des outils d’IA. »
Valoriser l’image de l’industrie
Enfin, l’innovation technologique offre l’occasion de renforcer l’attractivité de l’industrie en véhiculant une représentation positive, très loin des stéréotypes hérités de l’époque du taylorisme, voire de Germinal. « L’industrie ce n’est pas le passé mais l’avenir, s’insurge Sergio Da Rocha, responsable formation et relations syndicats de la Fédération des Industries Mécaniques (FIM). L’évolution technologique de nos métiers n’est pas assez mise en avant. L’industrie a une image vieillissante et de pénibilité alors qu’elle est à la pointe pour robotiser ses lignes de production. »
Sergio Da Rocha
Responsable formation et relations syndicats
de la Fédération des Industries Mécaniques (FIM)
« L’industrie ce n’est pas le passé mais l’avenir. Les idées reçues sur le secteur sont très éloignées de la réalité. »
Entre la Semaine de l’industrie et la dernière campagne nationale intitulée « Avec l’industrie, on a un avenir à fabriquer », la profession tente de valoriser son image.
Avec un certain succès. En 2024, 64 % des Français avaient un regard positif sur l’industrie selon un baromètre Ipsos Opco 2i, soit 16 points de plus en cinq ans. Alors que le secteur était le moins attractif, il dépasse aujourd’hui le commerce et la distribution, tout en restant loin derrière l’artisanat et l’agriculture.

Stéphanie Verhaeghe de l’Opco 2i y voit également un effet Covid. « La crise sanitaire a mis en lumière les risques liés à la désertification des territoires, la désindustrialisation, la souveraineté nationale tout en exacerbant la recherche de quête de sens. »
L’industrie se trouve à la croisée de ces différents enjeux tout en embrassant à la fois la transition écologique et la transformation numérique et l’IA. Un cocktail gagnant.
La cybersécurité industrielle, pilier de l’usine du futur

« La cybersécurité industrielle doit être positionnée comme un pilier de l’usine du futur, avec des métiers qui évoluent vers des rôles hybrides mêlant expertise technique, gestion des risques et compréhension des systèmes intelligents », avance Samuel Braure, RSSI France et Benelux chez Schneider Electric, animateur du groupe de travail Cybersécurité des systèmes industriels du Clusif.
Il s’agit, bien sûr, de prendre en compte la convergence des technologies informatiques (IT) et des technologies opérationnelles (OT), mais aussi la montée en puissance de l’IoT et de l’IA qui crée de nouvelles vulnérabilités et augmente la surface d’attaque. « Les experts en cybersécurité doivent désormais maîtriser les risques liés aux algorithmes, à la gouvernance des données et à la transparence des systèmes. »
En termes d’incarnation, Samuel Braure voit deux modèles cohabiter. Certaines organisations ont séparé les fonctions avec un RSSI IT et un RSSI OT. Dans d’autres, comme Schneider Electric, il n’y a qu’un seul RSSI. « Dans tous les cas, le RSSI doit être indépendant hiérarchiquement du DSI, celui-ci n’ayant pas de visibilité sur l’OT. »
Si le recrutement des experts en cyber est difficile en général, il l’est tout particulièrement dans l’industrie. « Les écoles commencent à adresser le sujet, mais il y a encore une inadéquation entre la formation initiale et les besoins opérationnels. Elles ne forment surtout pas assez de monde. Une des réponses est l’alternance qui allie assise théorique et expérience terrain. »
Pour pallier la pénurie d’experts, la solution reste avant tout de faire monter en compétences les personnes internes. « Elles connaissent parfaitement l’outil industriel et les process tout en ayant la confiance des équipes qui travaillent sur les lignes de production. »
La démarche de la certification permet d’encadrer cette montée en compétences. Si 27001 est le référentiel par excellence du monde IT, IEC 62443 est celui de l’OT. La méthode d’analyse des risques EBIOS RM (Risk Manager) peut également s’appliquer à la cybersécurité industrielle.
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