Gouvernance
Bon gré mal gré, les DSI suivent la marche forcée de SAP vers S/4 et le cloud
Par Reynald Fléchaux, publié le 19 octobre 2026
La dernière enquête de l’USF montre une base installée qui suit les orientations de l’éditeur. Mais davantage par obligation que par enthousiasme réel pour les innovations proposées. Et 39% des entreprises du club utilisateurs n’ont toujours pas entamé leur migration vers S/4 Hana, une génération d’ERP annoncée en 2015.
La dernière enquête de satisfaction réalisée pour l’USF auprès de ses membres témoigne de la progression de S/4 Hana et des déploiements cloud au sein de la base installée SAP. Réalisée auprès de 276 répondants issus de 154 organisations, l’étude du club des utilisateurs SAP francophones montre que plus de 6 organisations sur 10 ont soit terminé leur déploiement, soit sont en cours de mise en œuvre, soit en pleine phase projet sur S/4 Hana, une génération d’ERP dont SAP a annoncé les premiers produits en 2015. « La dynamique est enclenchée », souligne Bernard Cottinaud, chargé de mission stratégie à l’USF, qui a dévoilé les résultats de l’étude lors de la convention du club (14 et 15 octobre, à Strasbourg). 25% supplémentaires des organisations sondées par le cabinet Verian sont en phase d’étude préalable ou de cadrage de leur projet S/4.
Nombre de ces projets (44%) optent pour une approche de conversion de l’existant (soit une migration Brownfield en jargon), une part qui a plus que doublé depuis la précédente édition de l’étude, en 2024. À l’inverse, les migrations hybrides (ou Bluefield), basées sur une sélection des données transférées au nouveau système, s’effondrent de 16 points à 18%. Un quart des sondés, parmi ceux ayant un projet en cours ou qui doivent en définir les contours, opte pour l’approche Greenfield, soit la construction d’un nouveau système.
Des migrations sous la pression de l’éditeur
Quelle que soit l’approche, la migration S/4 reste d’abord un exercice imposé par l’éditeur, qui a annoncé la fin de vie de la génération précédente d’ERP pour 2030 : 67% des sondés expliquent avoir lancé leur projet de montée de version par obligation, autrement dit en raison des contraintes imposées par SAP, et 44% à cause de l’obsolescence des systèmes Legacy. L’accès à de nouvelles technologies et à l’innovation n’est cité que par 39% des répondants et les bénéfices métiers que par 20% d’entre eux.

Par ailleurs, la proportion de 39% de membres de l’USF qui n’ont pas entamé leur migration S/4 alerte les responsables de l’association. « Les compétences sur ce genre de projet vont se raréfier, ces organisations risquent d’être obligées d’attendre que ces compétences soient disponibles pour lancer leur projet », analyse Bernard Cottinaud (en photo ci-dessus). Ces réfractaires rendent la fin de maintenance d’ECC6, en 2030, de plus en plus problématique, une large part de la base installée n’aura à cette échéance pas achevé sa transition. « La fin de maintenance SAP ECC et ses conséquences deviennent des sujets de crispation pour près de la moitié des organisations interrogées : l’échéance de 2030 ne semble plus suffire pour 45% d’entre elles », écrit l’USF dans son étude, menée en mai dernier. Mi-2025, le cabinet d’études Gartner estimait que 37% de la base installée ECC6 dans le monde, soit 13 000 entreprises, ne basculerait pas vers S/4 avant la fin de vie annoncée de cette génération de progiciels.
Virage vers le cloud, malgré des réserves
La 7e étude de satisfaction de l’USF permet aussi d’éclairer le virage vers les architectures cloud, là encore une direction clairement pointée par l’éditeur. 36% des répondants disent avoir signé un contrat ERP Cloud (Rise, le nom de l’offre en cloud privé, ou Grow, pour le cloud public). Un quasi-triplement en deux ans. À l’inverse, la part des entreprises qui ont étudié et rejeté ce passage au cloud a été divisée par trois sur la même période, pour ne plus représenter que 5%. Par ailleurs, un quart du panel est en phase d’étude d’une migration vers le cloud ou est en train de négocier un contrat de cette nature avec SAP. Même si, pour les DSI, ce virage vers le cloud continue à soulever deux problématiques : les prix, jugés peu prévisibles et trop élevés par plus d’un répondant sur deux, et la souveraineté. Ainsi, 62% des membres expliquent que ce virage pose question quant à la sécurité des données. Et l’absence d’offres applicatives dûment qualifiées SecNumCloud par l’Anssi est appelée à perdurer : les premières solutions qualifiées ne verront le jour que fin 2028, début 2029, au mieux.
Lors de la récente convention de l’association, de nombreuses entreprises témoignaient de leur récente migration vers Rise. Citons par exemple Vinci Energies, Verescence, Soufflet, Thales, Suez, Firalp, Polene ou encore Giphar. « Nous avons surtout migré d’ECC6 à Rise pour nous redonner la capacité à nous transformer », assure Alexis Dolci, le directeur business solution, transformation et architecture de Giphar, coopérative regroupant quelque 2 200 pharmaciens. De son côté, Jean-Michel Gorand, le DSI de Verescence, un spécialiste du flaconnage réalisant 400 M€ de chiffre d’affaires, parle d’un projet qui permet de rebalayer des questions essentielles : « Est-ce le bon ERP ? Avons-nous le bon contrat ? », soulignant l’importance du travail de préparation dans la réussite de migrations de cette nature. Mais, comme pour S/4, la base installée se tourne vers le cloud… avant tout par obligation ! 61% des répondants à l’étude citent ainsi ce facteur pour expliquer le passage au cloud, contre 36% qui évoquent l’accès plus rapide à des innovations.
De plus, la base installée ne semble guère convaincue par les garanties offertes par l’éditeur en matière de réversibilité, de transparence sur les coûts et de répartition des responsabilités. Seuls 6% des répondants à l’enquête sont convaincus par les clauses de réversibilité de SAP. Un tiers seulement dit avoir de la visibilité sur le TCO à cinq ans, le plus souvent partielle. Enfin, en cas d’incident majeur, le partage des responsabilités entre SAP, partenaires et entreprises utilisatrices n’apparait clair qu’à 30% de la base installée interrogée par l’USF.
L’IA : oui, mais pas dans SAP
Pour Olivier Nollent, le Pdg de SAP France, cette transition vers le cloud prépare le terrain à la prochaine mutation qu’engage l’éditeur : l’IA ou plus exactement l’utilisation des agents au cœur des processus métiers (ce que SAP appelle « Autonomous Enterprise »). « Joule n’est plus un simple copilote, il devient la nouvelle interface de travail des systèmes SAP, explique le dirigeant. Mais sans données fiables et sans processus harmonisés, l’IA restera une simple promesse. » Dans les faits, si la base installée perçoit les avantages d’une IA intégrée à leur ERP – en particulier sa capacité à traiter des données structurées – seuls 9% des répondants ont déjà mis en œuvre des cas d’usage de l’IA basés sur les solutions SAP.
Ce chiffre est cohérent avec une précédente estimation, donnée dans un livre blanc publié par le club utilisateurs en avril dernier : seuls 10% des adhérents à l’USF y déclaraient avoir réalisé un prototype d’IA sur SAP – dont seulement la moitié avec l’assistant Joule de l’éditeur -, alors que 45% des organisations concernées avaient déjà mené un projet IA dans d’autres contextes logiciels. Ce décalage renvoie à un constat assez cruel pour l’éditeur : dans l’enquête de satisfaction de l’USF, seuls 11% des répondants voient SAP comme un acteur visionnaire sur l’IA et 1% comme un des leaders du domaine. Et ce malgré l’accélération annoncée récemment par le premier éditeur européen, qui promet 400 agents prêts à l’emploi dans ses solutions d’ici la fin de l’année.
Face à la résistance de la base installée, SAP renonce à enterrer BusinessObjects
Dans une annonce du 14 octobre, l’éditeur confirme vouloir poursuivre le développement de sa plateforme de reporting au-delà de 2030, sans plus lui fixer de date de fin de vie. Sa maintenance standard est garantie au moins jusqu’à fin 2031 – chaque version n’en bénéficiant toutefois que pendant trois ans –, et de nouvelles versions sont d’ores et déjà prévues en 2027 et 2029. Les déploiements on-premise demeureront possibles.
Ce revirement traduit les difficultés de SAP à pousser la base installée BO à remplacer un patrimoine de reporting souvent complexe et profondément intégré à leur SI. Véronique Hangard, Chief Business Officer chez SAP France, parle d’un « report sine die » de la fin de vie de BO : « L’offre autour de BusinessObjects a toujours autant de succès, donc nous avons décidé de continuer à la maintenir et de la faire évoluer », résume-t-elle. Signalons que cette annonce couvre BusinessObjects BI, Data Services et Information Steward, pas BW, dont la maintenance standard s’achève fin 2027. Sa maintenance étendue se prolonge jusqu’à fin 2030, et même fin 2033 en cas de migration vers le cloud.
