Gouvernance
Broadcom / VMware : après le cauchemar, les réveils ?
Par Laurent Delattre, publié le 26 janvier 2026
S’il est une affaire emblématique des dangers du vendor lock-in, c’est bien l’acquisition de VMware par le géant de l’électronique Broadcom. Une situation qui a poussé les entreprises a réagir, parfois à court terme sur le plan juridique ou en passant par de la seconde main. Et à plus long terme, en lançant des projets de migration plus ou moins lourds.
En novembre 2023, Broadcom finalisait la prise de contrôle de VMware pour 69 Md$. Cette acquisition allait avoir une portée considérable pour toutes les entreprises qui mettent en oeuvre les solutions de l’éditeur racheté. Une longue histoire que l’on peut résumer ainsi : le nouveau propriétaire a décrété la fin des licences perpétuelles et de leur support par VMware pour pousser à la souscription d’abonnements à des packages VMware Cloud Foundation (VCF) ou VMware vSphere Foundation (VVF), ce dernier semblant même être amené à rapidement disparaître du catalogue au profit du seul VCF 9.0.
Le surcoût lié à ce changement de licencing varie en fonction de chaque entreprise. « Nos analyses auprès de nos membres ont montré des augmentations de l’ordre de 300 % à 500 % », explique par exemple Henri d’Agrain, délégué général du Cigref. « Cela a constitué un choc pour tous les clients de VMware, au-delà de nos seuls adhérents, qui sont rarement confrontés à de telles augmentations tarifaires sur des budgets déjà contraints. »
Il se trouve d’ailleurs que dès le mois de septembre 2021, l’association était en discussion avec l’Autorité de la concurrence française pour appeler son attention sur les pratiques de Broadcom à l’issue des rachats de CA Technology et de Symantec Enterprise. « Nous avions déjà un épais dossier sur ses pratiques en matière de vendor lock-in, et d’exploitation abusive de la situation de dépendance technologique de ses clients. »
Un bras de fer entre Broadcom et les clients de VMware
Broadcom a annoncé son intention d’acheter VMware, l’association – avec ses partenaires allemands, néerlandais et belges – avait écrit à Margrethe Vestager, vice-présidente exécutive de la Commission européenne en charge des sujets de la concurrence, pour lui demander de ne pas autoriser cette concentration ou de l’assortir d’obligations strictes en matière de respect du droit de la concurrence. Une requête restée lettre morte.
Fin novembre 2023, l’acquisition était finalisée et dès le début de l’année 2024, Broadcom dictait aux clients VMware des pratiques que l’association juge abusives. « Broadcom a imposé ses conditions de manière extrêmement brutale et qui n’avait pas d’équivalent dans l’histoire du marché du numérique. Nos membres, de grandes entreprises et administrations publiques françaises, ont constaté des résiliations de clauses contractuelles signées antérieurement avec VMware, notamment la continuité du support à prix garanti au-delà du terme des contrats. »
Henri d’Agrain
Délégué général du Cigref
« De quelles options disposent les entreprises face à Broadcom ? D’une part, elles peuvent négocier, et nous avons constaté que pour bien y parvenir, il ne faut pas hésiter à utiliser l’arme du contentieux. Beaucoup de nos adhérents ont négocié, car il ne faut pas oublier que migrer ses infrastructures est un véritable projet industriel. Si je prends l’exemple d’une grande banque française, le projet de sortie de VMware a été lancé dès 2022 et elle n’aura complètement terminé qu’en 2030. La durée moyenne des projets est de l’ordre de trois à cinq ans…
Certains ont mis en place des stratégies de sortie, notamment pour mettre en œuvre des solutions concurrentes. Néanmoins, il n’y en a pas avec une couverture fonctionnelle équivalente à celle de VMware.
Certains ont fait le choix d’une migration vers Kubernetes lorsque c’était possible et d’autres le choix du cloud. »
Henri d’Agrain souligne que si l’IT n’est pas le coeur de métier des entreprises membres du Cigref et qu’elles hésitent généralement à engager un contentieux avec un fournisseur IT, certaines l’ont fait contre Broadcom : « La presse a évoqué les actions lancées par Thales par exemple, et parmi nos membres, de manière inédite, ils ont été plus d’une dizaine à engager une procédure en référé auprès des tribunaux de commerce, ce qui montre bien la brutalité des décisions de Broadcom. De facto, l’éditeur a toujours transigé à la porte du tribunal afin qu’il n’y ait pas de jugement au fond qui soit prononcé par un juge. »
Licences perpétuelles à vendre
Si Broadcom veut contraindre par tous les moyens les entreprises à basculer dans le modèle de la souscription, il ne peut juridiquement pas empêcher les entreprises qui détiennent des licences perpétuelles de continuer à les utiliser. Cela a d’abord poussé des entreprises à se tourner vers le marché de l’occasion pour continuer à déployer des serveurs virtuels sous ce mode de licencing. C’est notamment le cas de l’opérateur Telefonica qui a racheté 2 500 licences perpétuelles en Allemagne. Et il a confié le support de son infrastructure VMware à Spinnaker Support, un prestataire qui assurait déjà le support de ses bases de données Oracle.
Habibou M’baye, fondateur et CEO de Softcorner, un revendeur de licences d’occasion, souligne : « L’épisode Broadcom a amené de nombreuses entreprises à regarder vers le marché secondaire pour acquérir de nouvelles licences perpétuelles et ainsi continuer à assurer leur croissance sans changer de modèle. »
Il y a de quoi nourrir durablement le phénomène ici car, d’un côté, les entreprises qui font le choix de VMware by Broadcom remettent leur licences sur le marché, et de l’autre, celles qui veulent quitter VMware et migrer vont avoir besoin de temps : « Les DSI ont compris qu’ils n’ont pas d’alternative immédiate à VMware. Ils vont s’acheter du temps en allant sur le marché secondaire pour trouver des licences. D’une certaine façon, ils reprennent le contrôle de leur agenda et peuvent préparer plus sereinement leur migration vers une autre solution. »
Habibou M’baye estime qu’il ne s’agit pas que d’une simple option pour le court / moyen terme : des sociétés comme Rimini Street, Origina ou Spinnaker Support peuvent assurer un support, même si la question de l’accès aux mises à jour reste posée. C’est l’obsolescence de la version actuelle de la plateforme VMware, vSphere 8, qui restera la dernière accessible avec des licences perpétuelles, qui sonnera la fin de cette approche dans quelques années.
Aurélien Violet
Chief product & marketing officer chez Enix
« Beaucoup pensent que les projets de migration VMware sont complexes. Dans la réalité, cela s’avère plus simple que prévu. Nous en avons mené beaucoup de migrations très rapidement sur des usages de virtualisation relativement simples, avec un hyperviseur, du stockage et le backup. Pour les petites structures et les entreprises de taille intermédiaire, le véritable frein reste l’absence de compétences internes. »
De nombreuses alternatives en lice
Pour les DSI qui souhaitent cesser rapidement leurs relations avec Broadcom, les voies de sortie sont nombreuses, mais pas nécessairement simples à mettre en place. Dans son Hype Cycle for Data Center Infrastructure Technologies 2024, le Gartner évoque même le scénario de la revirtualisation, c’est-à-dire le redéploiement des VM sur des serveurs bare metal pour les applications les plus consommatrices de ressources… Une solution qui ne peut bien évidemment être que partielle si on considère les centaines, voire les milliers de machines virtuelles consolidées sur les hyperviseurs chez certains clients qui ont capitalisé sur les technologies VMware pour bâtir toute leur stratégique cloud privé…
Le cloud public paraît une solution toute tracée et Henri D’Agrain a constaté une accélération des projets move to cloud chez certains adhérents du Cigref. Pour Sylvain Rutten, ingénieur systèmes & réseaux freelance, l’affaire VMware / Broadcom marque un véritable changement d’époque : « La virtualisation a offert une grande commodité pendant un moment et il est indéniable que VMware a répondu à un besoin. En revanche, aujourd’hui, avec l’arrivée des conteneurs et du cloud, avec Kubernetes, on dispose d’orchestrateurs qui permettent aux services de redémarrer automatiquement sur la ferme de serveurs de l’entreprise. »
L’heure du basculement a sonné, mais les projets de lift and shift et plus encore de refactoring des applications vont demander des années d’efforts.
Migrer les machines virtuelles vers des instances IaaS dans le cloud semble l’option la plus évidente, mais les entreprises qui ne souhaitent pas opter pour le cloud public pour diverses raisons peuvent choisir de remplacer l’hyperviseur.
Parmi les solutions qui s’offrent à elles, Nutanix semble tirer les marrons du feu avec une offre bien packagée, de même que Red Hat qui propose deux options : soit OpenStack pour migrer les VM, soit OpenShift, une solution axée sur les conteneurs, mais qui supporte aussi les machines virtuelles via son module OpenShift Virtualization, basé sur KubVirt.
Mos Amokhtari
Directeur solution architecture de Red Hat
« 100% de notre code est open source. Il est disponible et accessible. À tout moment, le client peut arrêter sa souscription. Il pourra quand même continuer à utiliser la solution en production. Il n’aura plus accès au support, mais il pourra exercer la réversibilité et passer ces plateformes en version communautaire. C’est faisable, mais notre solution axée conteneurs OpenShift représente déjà plus d’une centaine de projets open source consolidés, ce qui renforce sa pertinence. »
Pour Mos Amokhtari, directeur solution architecture de Red Hat : « L’annonce du rachat de VMware par Broadcom a eu un impact direct pour nous l’année dernière, avec de nombreux clients qui nous ont sollicités pour trouver des alternatives. Lorsque ceux-ci exploitaient déjà OpenStack, l’option la plus simple était d’étendre ce parc. À celles qui envisageaient OpenShift pour aller vers les conteneurs, nous avons proposé OpenShift Virtualization pour leurs VM. »
Le responsable confie qu’il s’agit de l’option la plus retenue, car si OpenStack est une technologie très mature et qui fonctionne bien, celle-ci nécessite un investissement en termes de compétences à maîtriser. « OpenShift Virtualization est une solution plus packagée, avec une mise en oeuvre plus simple pour les entreprises qui viennent de VMware », conclut le responsable de Red Hat.
Proxmox est une autre solution open source à s’être retrouvée sous les projecteurs au moment de l’annonce Broadcom. Aurélien Violet, chief product & marketing officer chez Enix, une ESN qui a déployé une trentaine de clients sous Proxmox, souligne : « Les entreprises utilisent souvent 5 % du portfolio VMware et ces gens peuvent très bien basculer vers Proxmox, Vates ou OpenStack sans grandes difficultés. Avec Proxmox, nous sommes capables de délivrer des SLA qui n’ont rien à envier à ceux qui proposent des solutions propriétaires. »
Pour le responsable, ce changement de plateforme de virtualisation est essentiellement une question de compétences : « Avec un système propriétaire comme VMware, c’est la solution qui gère les aspects techniques les plus complexes. Les techniciens ne maîtrisent pas totalement ce qui se passe derrière, l’entreprise délègue la complexité à l’éditeur. L’adhérence à VMware n’est pas uniquement technique, mais essentiellement liée à l’organisation et aux compétences des équipes. »
VATES, enfin, est une alternative française et européenne qui a reçu un coup de projecteur majeur depuis le rachat de VMware. Son CEO, Olivier Lambert, reconnaissait récemment dans une interview que quasiment « 100% des clients de Vates viennent de VMware ». L’éditeur qui réalise plus de 50% de son CA aux USA a décollé depuis le rachat, quadruplant ses effectifs en 3 ans. « D’ici 2030, plus de la moitié des entreprises auront quitté Broadcom. Notre objectif est clair : prendre 10 à 15 % de ce marché, en restant un acteur européen de référence, indépendant et open source.». Avec sa solution XCP-ng (hérité de XenServer), projet incubé au sein de la Linux Foundation depuis 2020, et une offre complète basée sur un modèle économique de support professionnel, sans coût de licence, VATES a réussi à s’imposer comme une alternative européenne crédible et souveraine aux géants de la virtualisation.
Le futur est-il nécessairement dans les conteneurs ?
Quitte à renouveler une plateforme de cloud interne, pourquoi ne pas en profiter pour la moderniser et aller vers les conteneurs logiciels et Kubernetes ?
À la manière de VMware, Red Hat pousse en faveur d’une transition douce avec OpenShift, mais pour Aurélien Violet, la vraie question est de savoir si l’entreprise va véritablement avoir besoin de conteneurs à courte échéance. « Nous ne faisons pas partie de ceux qui pensent que les conteneurs sont une solution à tous les problèmes. Y passer représente une grosse transformation pour les entreprises car elle va impacter l’ensemble des équipes. Kubernetes est certes devenue plus simple à implémenter aujourd’hui, mais si c’est une technologie très puissante, elle reste complexe. »
Des bonnes pratiques existent pour migrer des VM vers des conteneurs, mais là encore, la question de la gestion du changement auprès des Ops va être la clé du succès dans une telle migration.
Cet article constitue la seconde partie de notre dossier « Et si les DSI se libéraient de l’emprise des fournisseurs IT« . Retrouvez la première partie : Un combat long mais nécessaire
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