Cloud
Câbles sous-marins : à quoi sert un plan B quand il passe au même endroit que le plan A ?
Par Laurent Delattre, publié le 21 octobre 2026
De la mer Rouge à la Baltique, les ruptures des câbles sous-marins qui assurent une connectivité mondiale se multiplient. Mais le principal danger ne tient pas tant au nombre d’incidents qu’à leur concentration géographique. Au Moyen-Orient, les géants du cloud sont en train de redécouvrir que deux chemins de secours ne servent à rien s’ils traversent le même goulot d’étranglement. Ils cherchent désormais des plans B qui passent par d’autres voies, la terre ou l’espace.
Internet est mondial, dématérialisé, « dans le cloud » jusqu’au moment où une ancre accroche un câble de fibre optique au fond de l’eau ou un sous-marin vient volontairement le dégrader. Un chiffre illustre bien cette fragilité : plus de 99 % du trafic de données intercontinental emprunte les fibres sous-marines.
La principale autoroute Europe-Asie passe par la mer Rouge, dont la porte d’entrée, le détroit de Bab el-Mandeb, est redevenue un champ de bataille. En septembre, les Houthis se sont emparés de la rive yéménite du détroit, île de Mayyun comprise. Le 5 octobre, les forces gouvernementales soutenues par l’Arabie saoudite affirmaient avoir repris plusieurs positions clés, ce que les rebelles démentent. Or ce conflit est en train de dériver vers l’univers numérique. Il ne menace pas tant les câbles eux-mêmes que l’accès des navires chargés de les réparer.
Des coupures qui finissent par se cumuler
Février 2024 : trois câbles sont endommagés en mer Rouge, vraisemblablement par l’ancre du Rubymar, un cargo parti à la dérive après une attaque houthie. Mi-mars, quatre autres liaisons (WACS, SAT-3, ACE et MainOne) tombent au large de la Côte d’Ivoire, probablement à la suite d’un glissement de terrain sous-marin. Treize pays africains subissent des perturbations, parfois proches de la panne générale. Le câble Equiano de Google, qui n’atterrit pas en Côte d’Ivoire, contribue à absorber le choc : son trafic est soudainement multiplié par quatre.
Septembre 2025 : nouvelle casse en mer Rouge, cette fois au large de Djeddah, sur SEA-ME-WE 4, IMEWE et FALCON. Des internautes du Pakistan, de l’Inde et du Golfe connaissent des ralentissements. Le cloud Azure réachemine immédiatement son trafic, mais prévient que certains échanges subiront davantage de latence. Les Houthis nient aussitôt toute implication.
Ces coupures montrent ainsi que les risques ne se limitent pas au détroit lui-même, mais concernent tout le couloir de la mer Rouge. Internet demeure opérationnel, ainsi le veut sa conception. Mais le trafic doit emprunter des itinéraires plus longs. Pour les entreprises, cela signifie des applications cloud moins réactives, des paniers abandonnés et des transactions potentiellement ralenties.
En Baltique aussi, les incidents se multiplient, renforçant les soupçons d’opérations de guerre hybride. Depuis l’automne 2023 et l’affaire du gazoduc Balticconnector, des liaisons entre l’Allemagne, la Finlande, la Suède et les pays baltes ont été endommagées à plusieurs reprises. À la suite des ruptures du 31 décembre 2025 entre la Finlande et l’Estonie, le capitaine et le maître d’équipage du cargo Fitburg sont jugés à Helsinki depuis septembre 2026. Tous deux nient les faits et contestent la compétence de la justice finlandaise, les câbles ayant été touchés pour l’essentiel dans la zone économique exclusive estonienne. Une question loin d’être tranchée : dans l’affaire de l’Eagle S, le tribunal d’Helsinki s’était déclaré incompétent en 2025, avant d’être désavoué par la cour d’appel en août 2026.
Alors, acte délibéré piloté par le Kremlin ? La justice tranchera, mais la prudence s’impose : le parquet suédois a conclu qu’une autre coupure, entre la Lettonie et la Suède en janvier 2025, était accidentelle, entre tempête, mécanisme d’ancre défaillant et manque de savoir-faire de l’équipage. Car une ancre traînante n’est pas automatiquement un sabotage.
Fin avril 2026, l’île taïwanaise de Dongyin, dans l’archipel de Matsu, perd à son tour sa liaison sous-marine avec Beigan. Des faisceaux hertziens prennent le relais pour la téléphonie et l’Internet, avec quelques ralentissements, mais la télévision par câble est, elle, totalement interrompue. Une première avarie partielle, fin mars au même endroit, avait fait soupçonner une barge chinoise venue renflouer un bateau de pêche échoué. Pour la rupture complète, Taipei privilégie la piste d’une épave déplacée par la houle. Ici encore, l’accident l’emporte sur le sabotage… du moins en l’état des investigations.
Les câbles sous-marins sont des liens fragiles et sont évidemment devenus des cibles privilégiées dans les conflits géopolitiques qui secouent notre monde. Mais il faut aussi relativiser la menace : l’International Cable Protection Committee (ICPC) recense environ 150 à 200 avaries par an, un niveau stable malgré l’extension du réseau et l’accumulation des tensions internationales. Et l’ICPC estime qu’entre 70 et 80 % des incidents proviennent d’activités humaines accidentelles, pêche et ancres en tête. Le reste relève surtout des aléas naturels et des défaillances techniques plutôt que d’actes de sabotage.
En fait, le risque pour l’Internet mondial, dont l’architecture est résiliente par construction, ne vient ni d’une augmentation des actes malveillants ni d’une hausse des accidents ou des pannes, mais d’une avarie multiple capable de saturer les itinéraires de secours.

Le navire réparateur, nouveau maillon faible
Contrairement à un serveur, un câble ne se « redémarre » pas. Il faut localiser le défaut, dépêcher un navire spécialisé, remonter les extrémités, souder un nouveau tronçon, le tester et le redéposer. Météo, profondeur, autorisations administratives et accès aux eaux territoriales rallongent mécaniquement la durée et la difficulté de l’opération.
Et bien évidemment, dans une zone de guerre, les risques pour les équipages interdisent toute intervention.
Bab el-Mandeb concentre aujourd’hui cette crainte. Plus de 90 % de la capacité de transmission Europe-Asie transite par la mer Rouge, selon les données citées par Rest of World. Une capacité certes véhiculée par plusieurs câbles différents, mais des câbles qui, détroit oblige, passent presque tous dans le même couloir. Les réparations de 2024 y ont pris des mois, le temps d’obtenir autorisations et garanties de sécurité.
D’autant qu’une autre inquiétude pointe à l’horizon. La flotte de bateaux « réparateurs » vieillit : TeleGeography estime qu’il faudrait environ trois milliards de dollars sur quinze ans pour renouveler et renforcer la flotte mondiale de réparation, dont environ deux tiers des navires de maintenance arriveront en fin de vie d’ici 2040.

(source TeleGeography / Submarinecablemap.com)
Des fibres terrestres, des satellites… et de vrais chemins distincts
Alors, les géants du cloud commencent à chercher d’autres pistes d’interconnexion que les câbles sous-marins. Selon une enquête de Rest of World publiée le 7 octobre, Google et Meta auraient commencé à faire passer une partie de leur trafic par un itinéraire terrestre irakien jusque-là réservé au secours. En septembre, Google aurait également acquis deux brins de fibre posés le long de pipelines d’État turcs, pour deux à trois fois le prix attendu pour des liaisons neuves, de l’ordre de 6 millions d’euros. Ces informations, issues d’une source anonyme, n’ont pas été confirmées par les entreprises. Microsoft, lui, a annoncé le 23 septembre plus de 400 millions de dollars d’investissements dans les liaisons terrestres et sous-marines du Moyen-Orient d’ici 2030, au sein d’un plan régional de plus de 10 milliards.
D’autres réponses avancent : nouveaux tracés océaniques, stations d’atterrissement plus espacées, interconnexions locales, surveillance des navires et des fibres. En février 2026, l’Union européenne a fléché 347 millions d’euros vers la sécurité et la résilience des câbles, dont une partie dédiée à l’accélération des réparations.
Reste l’espace, nouvelle frontière de l’Internet. Mais les ordres de grandeur n’ont rien de comparable. Fin 2025, Starlink revendiquait, pour l’ensemble de sa constellation de plus de 9 400 satellites répartis autour du globe, une capacité d’environ 450 Tbit/s. On estime que la capacité globale de ce réseau approchera les 650 Tbit/s fin 2026, mais SpaceX n’a communiqué aucun chiffre officiel depuis la fin de l’année dernière (selon Satellitemap.space, sa constellation compte toutefois 11 148 satellites au 21 octobre 2026).
Il s’agit là d’un débit maximal mondial. Entre deux continents, on est évidemment loin de ce compte.
Or, à lui seul, le câble transatlantique « Amitié », exploité par Meta, Microsoft, Orange et Vodafone, offre une capacité nominale de 400 Tbit/s. Google, avec ses deux câbles transatlantiques Grace Hopper (350 Tbit/s) et Dunant (300 Tbit/s), cumule plus de 650 Tbit/s de bande passante.
Autre chiffre : la demande de bande passante mondiale passant à travers les câbles sous-marins dépassait déjà 6,4 Pbit/s en 2024, consommée aux trois quarts par les grands acteurs du cloud.
L’espace est donc encore très loin d’offrir la trame pour absorber un tel trafic, même avec les premiers satellites de troisième génération Starlink, annoncés à un térabit par seconde chacun et qui viennent tout juste d’être mis en orbite par Starship, fin septembre.
Sans oublier que le détour par l’orbite se termine toujours au sol, dans une station raccordée… à la fibre.
Et si la latence de l’orbite basse, d’environ 25 ms en médiane, n’est plus un obstacle aujourd’hui, les coûts restent prohibitifs. Même payée deux à trois fois son prix, une fibre terrestre s’achète une fois pour quinze ans d’usage ou plus.
Autrement dit, les constellations de satellites peuvent sauver les services essentiels d’une île (les îles Tonga ont pu le vérifier lorsqu’une éruption a sectionné leur câble en 2022) ou d’une zone de guerre afin d’assurer un service minimum, pas remplacer les autoroutes actuelles du numérique.

Pour les DSI, ces manœuvres méritent que l’on s’y intéresse. D’autant qu’avec NIS2 et DORA, l’analyse des risques de concentration et de dépendances oblige à un travail de cartographie des connectivités. Certaines entreprises doivent ainsi exiger de leurs opérateurs une plus grande diversité physique des routes, cartes des tracés à l’appui, et traquer les « groupes de risque partagé », ces points où des liens réputés indépendants empruntent en réalité le même câble, la même tranchée ou la même station d’atterrissement. Il faut tester les bascules, anticiper la latence et rapprocher données et applications critiques des utilisateurs, sans perdre de vue qu’un deuxième fournisseur ne constitue pas un plan B si ses paquets franchissent le même détroit. Dit autrement, la vraie redondance se calcule aussi en kilomètres de séparation des voies numériques empruntées.
Photo : Shutterstock
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