Gouvernance
Cloud souverain : un surcoût pénalisant pour l’économie européenne ? Vraiment ?
Par Reynald Fléchaux, publié le 21 octobre 2026
115 Md€ sur dix ans. Une étude commanditée par le lobby des géants américains du numérique conteste le chiffrage officiel du futur Cloud and AI Development Act (CADA) européen. Au cœur du différend : les coûts de migration et de réécriture applicative. Sauf que même multipliés par six par rapport au chiffrage officiel, les coûts de la migration vers des clouds souverains apparaissent comme une aubaine pour l’économie européenne.
Six fois plus que prévu par la Commission ? Dans une étude publiée en octobre, l’European Centre for International Political Economy (Ecipe) chiffre, dans son scénario central, à 115 Md€ les coûts économiques potentiels du CADA (Cloud and AI Development Act) entre 2027 et 2036. Soit plus de six fois le montant d’environ 18 Md€ de l’évaluation de la Commission européenne. Une comparaison toutefois imparfaite, les deux estimations ne reposant ni sur le même périmètre ni sur les mêmes hypothèses.
Ce montant revu nettement à la hausse n’est pas franchement une surprise quand on sait que l’étude de l’Ecipe a été financée par la Computer & Communications Industry Association (CCIA Europe), organisation professionnelle défendant notamment les intérêts des grands fournisseurs technologiques américains (AWS, Google, Cloudflare, Apple, Meta…). Ces derniers sont vent debout face aux exigences que dessine Bruxelles dans le CADA, qui s’inspire du SecNumCloud français en imposant aux fournisseurs, dans ses niveaux les plus restrictifs (les 3 et 4), de prouver leur immunité aux législations à portée extraterritoriale. En juin dernier, lors de la publication du projet de règlement, la CCIA parlait de mesures « discriminatoires ».
Coûts de réécriture sous-évalués ?
Le principal écart entre les deux évaluations porte sur les migrations applicatives. Les travaux de la Commission avaient envisagé un scénario lourd de migration atteignant 86,3 Md€, avant de retenir des hypothèses plus limitées (et les 18 Md€ évoqués plus haut), correspondant à une transformation plus progressive des systèmes concernés.
L’Ecipe conteste précisément ce choix, estimant qu’il sous-évalue l’ampleur des migrations, modifications d’architecture et réécritures logicielles. Selon le think tank d’orientation libérale, ces chantiers représenteraient 79,1 Md€ sur dix ans, soit près de 70 % du coût total estimé. Dont 52,7 milliards pour les entreprises privées et 26,4 milliards pour les administrations.
C’est d’ailleurs là que se situe l’autre divergence entre l’évaluation officielle et celle commandée par la CCIA. Alors que les estimations de la Commission se concentrent principalement sur la commande publique – la cible n°1 du CADA -, l’Ecipe modélise une extension des exigences aux entreprises privées des secteurs hautement critiques couverts par NIS2, possibilité envisagée par l’article 31 du projet. Son scénario central suppose que 25 % du périmètre privé potentiellement concerné serait soumis à ces obligations, avec 20 % des charges de travail affectées relevant des niveaux de souveraineté les plus exigeants (UAL3 et UAL4 dans le projet de règlement).
2 % des sommes traversant l’Atlantique
L’Ecipe alourdit encore un peu la barque en ajoutant 34 Md€ de surcoûts de fonctionnement des services cloud, en valeur actualisée, sur la base de majorations tarifaires de 10 à 40 % selon les niveaux de souveraineté. Les retards de numérisation et les pénuries temporaires de capacités qualifiées complètent l’estimation, pour environ 2 Md€, ce qui porte ainsi le total aux 115 Md€ mis en avant par le think tank.
Alors, une facture rédhibitoire pour l’économie européenne, ce qui semble être la conclusion que veut dégager la CCIA en commandant cette étude ? Tout dépend de ce à quoi on la compare. Rappelons qu’en avril 2025, une étude d’Asterès, pour le Cigref, évaluait à 400 Md€ les dépenses annuelles des entreprises européennes en logiciel et cloud, dont 83 %, soit environ 330 Md€, vont à des fournisseurs américains. Et que ce total est appelé à croître rapidement. Dans sa note stratégique 2026/2027, le cabinet de conseil Elée table sur une hausse annuelle moyenne des coûts logiciels de 12 à 15 % d’ici 2029, « soit un coût cumulé pouvant atteindre +55 à +65 % sur la période 2025-2029 sans action d’optimisation ».
Avec ces hypothèses de départ – hors croissance des volumes et hors coûts de l’IA -, les organisations européennes devraient donc verser entre 8 185 Md€ et 10 252 Md€ aux fournisseurs américains sur la période considérée par l’Ecipe (2027-2036). Pour être juste, il faut ramener ces montants sur la période évaluée par Elée (2026-2029), ce qui donne un cumul compris entre 5 670 Md€ et 6 428 Md€ à l’horizon 2029.
Des montants qui restent pharaoniques et qui font paraître presque anecdotiques les 115 Md€ de l’étude commandée par la CCIA, ceux-ci ne pesant au pire que 2 % de ces sommes. Sauf qu’une bonne part des 115 Md€ serait dépensée auprès d’intégrateurs, éditeurs et fournisseurs européens au lieu de traverser l’Atlantique. De quoi justifier pleinement, de la part du lobby des géants du numérique, le financement d’une étude pour faire contre-feu.
Photo : NakNakNak / Pixabay
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