Data / IA
L’IA n’oublie pas ce qu’on regrette de lui avoir dit
Par Thomas Chejfec, publié le 12 octobre 2026
Elle a l’écoute d’un confesseur et la mémoire d’un disque dur. L’IA s’est inscrite dans notre quotidien et apprend tout de nous. Quant au droit à l’oubli, rien ne garantit qu’elle en ait saisi toutes les subtilités…
Parole de DSI / Par Thomas Chejfec, Directeur des systèmes d’information
Ça y est, c’est bon, nous avons un nouveau jouet. Il écrit des mails, il corrige les fautes, il propose des recettes de cuisine avec une gentillesse presque suspecte, même quand nous en faisons une utilisation complètement stupide. Nous allons le tester, regarder ses réponses et puis, de toute façon, il nous répond toujours, il ne soupire jamais – même s’il commence à le faire en fait –, il ne nous juge pas. Et nous voilà tellement emballés par la qualité de ses réponses que nous nous mettons à lui parler sérieusement.
Bref, c’est devenu notre ami du quotidien, mais cela nous subjugue tellement d’avoir un nouvel ami que nous oublions bien souvent de nous demander ce qu’il conserve de nous, pendant combien de temps et sous quelle forme.
Au départ, il n’y avait rien de compromettant : une formulation à améliorer, une présentation à résumer ou des idées de vacances. Mais ensuite, nous avons un peu cranté dans les utilisations, avec la vérification d’un mail délicat, puis nous sommes montés vers des choses plus confidentielles : faire le compte-rendu d’une réunion tendue, comprendre la réponse d’un médecin à laquelle nous n’avions pas tout saisi, ou demander des conseils sur un projet professionnel dont nous ne parlons à personne. Ce qui est assez surprenant, c’est que chaque geste paraît minuscule, mais que leur addition raconte quasiment notre vie. Nous l’avons livrée sur un plateau, par petites touches, tout à notre vrai bonheur d’avoir gagné du temps et d’être satisfaits de cette nouvelle technologie.
Les réseaux sociaux nous avaient déjà donné une excellente raison de parler, et ce n’était pas si longtemps avant. Nous y publiions nos photos, nos opinions et nos humeurs, mais nous avons découvert plus tard que cette spontanéité révélait beaucoup trop de choses sur nous et pouvait être exploitée par d’autres. L’intelligence artificielle conversationnelle va plus loin, car nous ne nous mettons plus en scène devant un public : nous avons trouvé un joyeux compagnon avec qui nous pensons travailler en tête-à-tête. Et cette relation est vraiment si pratique, et pourtant si imprudente à la fois.
Bon. Au bout d’un moment quand même, une légère prise de conscience se fait jour, généralement au milieu d’une conversation banale, un peu comme lorsqu’on tourne la tête pendant une balade et qu’on se rend compte du chemin parcouru. Nous allons alors rechercher les paramètres de confidentialité et nous retrouvons l’historique, la mémoire, les fichiers et l’ensemble des choses que nous lui avons confiées avec cette belle désinvolture. Alors nous désactivons les options, avec le sentiment d’avoir repris le contrôle. Ce moment est vraiment comique parce que nous venons de passer des mois à lui demander de nous aider à prendre de meilleures décisions, pour finalement nous apercevoir que l’une d’entre elles, la première en fait, n’était peut-être pas la meilleure.
Nous essayons de partir, nous supprimons nos conversations, nous gommons des souvenirs enregistrés, nous demandons que certaines données soient oubliées et, finalement, nous nous retrouvons à chercher le bouton « Effacer ». Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire, pour un système tel que l’intelligence artificielle, le concept d’oubli alors qu’elle bâtit son efficacité sur une multitude de souvenirs ?
Les règles varient beaucoup selon les services et il serait illusoire d’imaginer que chaque phrase est conservée éternellement. Mais je pense aussi qu’il serait tout aussi illusoire de croire qu’effacer une conversation suffit toujours à remettre les compteurs à zéro. Nous avons certes appris à supprimer un message, mais il va surtout falloir apprendre à demander ce qu’il en reste.
Si nous pouvons espérer un progrès, ce serait, au-delà d’une IA qui se souvient de tout, jusque dans les détails que nous avions nous-mêmes oubliés, de disposer d’une IA capable de nous dire ce qu’elle sait de nous, ce qu’elle en a déduit et ce qu’elle peut réellement effacer. Je me souviens encore de la période bénie du début des réseaux sociaux, où nous étions tous tellement enchantés de publier nos vies, moi le premier. Nous avons compris trop tard qu’une publication pouvait nous suivre longtemps, voire très longtemps.
Avec l’intelligence artificielle, nous risquons de découvrir qu’une conversation privée laisse à peu près le même type de trace. Nous croyions parler à un jouet, et en fait, nous parlions à une mémoire. La question de fond, désormais, ce n’est pas seulement de savoir si ce que nous lui confions est vraiment confidentiel, mais plutôt, et surtout : est-ce qu’elle va vraiment oublier ?
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