Depuis le début de la crise sanitaire, donc pour simplifier depuis février-mars 2020, les entreprises ont dû s’adapter. Télétravail, mesures sanitaires, nouveaux processus, et même nouveaux objectifs car la crise a profondément bouleversé les prévisions de ventes de beaucoup d’entre elles.

Je ne pense pas être une exception en disant que nous avons dû adapter nos dépenses IT au contexte ambiant.

Et comme le PDG demandait 20 % de réduction sur les coûts, il a fallu trouver des solutions.

Comme je représente un département de « consommation » de ressources, et que je fais appel à des éditeurs et des ESN pour mettre en place des solutions ou tout simplement assurer de la régie informatique, je suis donc allé les voir (avec un masque bien sûr).

Par fierté ou par peur, beaucoup d’ESN n’ont pas spécialement été franches quand je leur demandais si elles étaient impactées par la crise. Double discours et concours de langue de bois ont été les jeux favoris du moment. Beaucoup d’entre elles m’expliquaient que la crise ne passait pas par eux : « vous savez, les entreprises profitent de ce moment de “calme” pour justement mener à bien des projets qui vont leur permettre de profiter de l’opportunité de cette crise sanitaire… ».

Certes, je conçois que, dans certains secteurs d’activités, il y a eu de gros « nouveaux » besoins. Prenons par exemple les sociétés de livraison comme Mondial Relay, Chronopost, les Uber Eats et compagnie. Oui, là je conçois que ces business ont probablement dû être fortement consommateurs de ressources d’ESN pour développer une nouvelle idée qui pourrait faire consommer encore plus et mieux leur service, leur donner un avantage compétitif.
Mais ne nous le cachons pas : beaucoup de sociétés ont fait plutôt profil bas, réduit les dépenses, renégocié certains contrats, ajusté leur niveau de consommation du ressources cloud quand c’était possible, etc.

Par fierté, donc, le discours délivré a généralement été de nous faire croire, à nous DSI, que « tout va bien ». Cela porte aussi chez nous une certaine forme de culpabilité, qui nous fait nous dire : « Bon sang, ce n’est pas possible, mes homologues consomment toujours autant, et moi je ne profite pas de ce moment de crise sanitaire pour lancer de nouveau projets ? ».
Alors on se tourne vers les copains, ceux qui travaillent dans les ESN.

Et là, forcément, la vérité n’est pas aussi rose qu’annoncée officiellement. Beaucoup de prestataires sont en intercontrat, des contrats tombent à l’eau, et finalement on s’aperçoit que les chiffres d’affaires des ESN sont plutôt en berne et assez fortement impactés.
De ce fait, je suis assez curieux de lire dans les mois à venir les bilans annuels officiels des ESN…

Pour les éditeurs ou fournisseurs de solutions cloud, il en va de même parfois. En façade, on se vante d’avoir un pipe projet quasi plein et on débite le même discours que chez les ESN : « Nous ne savons pas où donner de la tête car vos homologues sont très actifs et mettent à profit cette période pour lancer de nouveaux projets pour soutenir ce nouveau paradigme ».
D’emblée, pour moi, s’il y a le mot « paradigme », c’est que c’est très sérieux et qu’il faut se rendre à l’évidence : ils doivent avoir raison !
Mais bon, si je regarde de plus près la presse spécialisée, il est clair que les nouveaux deals ne sont pas pléthores sur l’année 2020. Dans mon entreprise, nous n’échappons pas à cette règle. Deux gros projets étaient en suspens chez nous : le renouvellement de la solution RH, pour disposer d’une meilleure gestion des talents comme des notes de frais, et surtout le projet du MES de notre plus grosse usine aux USA. Très clairement ces projets, pourtant importants, ont été mis en suspens et décalés en attendant des jours meilleurs.

Alors, certes, je veux bien croire que derrière chaque crise se cache une opportunité, mais si vous regardez tous les secteurs d’activité dans leur globalité, il est fort probable que vous retombiez à fin 2020 sur des volumes comparables à ceux de 2018 ou 2017 sauf rares exceptions.

Je ne veux pas avoir un discours alarmiste, mais il ne faut pas non plus se bercer d’illusions. Cette crise a fortement impacté la consommation, et tant que la population ne sera pas immunisée d’une façon ou d’une autre, que le virus continuera de faire les ravages qu’il fait à ce jour, il est illusoire que nous retombions rapidement sur des volumes d’activité qui nous permettent de lâcher les chevaux sur les projets.
Le pire des scénarios, qui n’est pas totalement irréaliste, est que la Covid mute tous les ans, comme la grippe, fasse des dizaines de milliers de morts à travers le monde tous les ans, et que nous soyons de façon récurrente en confinement plusieurs fois par an.
Alors oui, le modèle économique changera, durablement même, car on s’habituera à être en « crise permanente », et alors on recommencera à consommer des services IT auprès d’éditeurs et d’ESN. Mais certainement pas avec les mêmes volumes que ces années passées.
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Par Mathieu Flecher, DSI d’une entreprise industrielle française.

Mathieu Flecher est le pseudonyme d’un DSI bien réel