Pour délivrer ses services IT sur tous ses chantiers, Eiffage a mis en place depuis longtemps une organisation souple. La DSI intègre progressivement le cloud et l’IA dans la logique de garder la main sur ses applications métier. Elle s’est également mobilisée pour réduire son bilan carbone comme celui du groupe.

Entretien avec Stéphane Rousseau, DSI d’Eiffage

Comment est organisé votre ou vos SI ? Vous travaillez beaucoup à l’international. Comment prenez-vous en compte cette dimension ?

Pour rappel, nous sommes le troisième acteur français du BTP et des concessions. Nos 72  000 collaborateurs exercent leur activité à travers les métiers de l’aménagement urbain, la promotion immobilière, la construction, le génie civil, le métal, la route, les services à l’énergie et les concessions.
Pour répondre efficacement aux besoins du terrain, par nature évolutifs, les vocabulaires métier, les pratiques ainsi que le reporting financier ont été harmonisés. Ce qui permet d’avoir un système d’information unique pour l’ensemble du groupe. Il est construit autour de deux ERP et d’applications métier.
L’organisation de la DSI d’Eiffage est classique. Elle se décompose en quatre directions : une pour les infrastructures, une pour les opérations (help desk, production…), une pour les SI Finance et RH, et enfin, une en charge des applications métier. La DSI compte 450 personnes, ressources externes comprises. Pour les chantiers menés à l’étranger, l’intervention de la DSI peut prendre toutes les formes. Illustration, pour les chantiers à l’export comme en Sierra Leone, nous fournissons toute l’IT. Alors que dans d’autres pays, comme en Pologne pour les chantiers en cours, seuls certains services IT sont pris en charge.
L’une des spécificités de la DSI d’Eiffage est sa mobilité. Nous avons une capacité de projection et d’analyse pour comprendre les besoins et envoyer des équipes IT partout dans le monde, comme cela a été le cas récemment au Maroc et en Mauritanie. Une autre caractéristique est sa transformation continue, à la fois dans une perspective d’amélioration, et plus encore, de digitalisation de nos métiers.

Comment avez-vous passé la crise ? A-t-elle accéléré la digitalisation de vos activités ?

L’impact de la crise a été relativement limité. D’abord, parce que l’activité globale des chantiers n’a été arrêtée que pendant un mois et demi, entre mi-mars et fin avril 2020. Elle a repris à l’issue de ce délai dans le respect du protocole sanitaire de la profession. Autre facteur, la gestion des chantiers à distance reposait déjà sur des outils collaboratifs. Nous sommes présents sur 1  500 sites en France et exerçons nos activités majoritairement sur chantier, donc hors de ces sites  ! La dématérialisation de nombreux processus pour les fonctions support était également largement en place, notamment pour la totalité des 2,4 millions de factures fournisseurs annuelles, dont 600  000 sont en pur EDI, et pour environ 150  000 commandes mensuelles.
Nous avons chez Eiffage un Centre de services partagés comptable qui a beaucoup œuvré depuis plusieurs années pour la digitalisation des processus financiers.
La crise a tout de même accéléré la dématérialisation de certaines pratiques, notamment pour la suite collaborative. Teams, qui était déjà en cours de déploiement, est devenu avec le télétravail l’outil privilégié des webinars et de la formation à distance. Autre impact de la crise, elle a accéléré le développement de petites applications via notre digital factory, la plupart du temps déployées sur des mobiles.

A-t-elle également impacté votre utilisation du cloud ? Que privilégiez-vous comme démarche, privé, public ou hybride ?

Le SI du groupe est réparti globalement à parts égales entre le cloud et des data centers classiques. Un existant qui découle d’abord de choix stratégiques. Pour la partie interne, la quasi-totalité des serveurs sont virtualisés. Pour les applications classiques, RH en particulier, qui ne sont plus aujourd’hui des facteurs différenciants entre les entreprises, nous nous reposons sur des solutions SaaS : MS 365 pour le collaboratif, un choix historique pour le groupe, et Workday pour les RH. Toujours côté cloud, nous utilisons également à la marge du IaaS. Aujourd’hui, nous ne sommes pas dans une démarche « d’hybride ». Le fournisseur de cloud est essentiellement Azure, mais nous tablons sur une stratégie multifournisseurs.
En 2022, la trajectoire sera d’accroître le recours au cloud comme le font beaucoup de grandes entreprises. Je pilote par ailleurs un groupe de travail au Cigref sur ce thème baptisé « Move to cloud ».

En tant que membre du Cigref, vous avez également piloté un groupe de travail sur l’open source. Comment utilisez-vous les technologies du libre chez Eiffage, et plus globalement, sur quelles bases choisissez-vous de développer « maison » ou de faire appel à des solutions clés en main ? Peut-on parler de réappropriation de votre IT ?

Tout dépend des cas d’usages. Comme je l’ai dit, nous avons fait le choix de produits du marché, le plus souvent délivrés en SaaS pour les applications de gestion classiques. Par contre, pour les outils dédiés à l’administration des infrastructures, pour les bases de données, ou encore pour les middlewares, nous faisons largement appel à de l’open source.
Pour les applications métier, qui sont par nature des outils différenciants et des facteurs de compétitivité, nous privilégions largement les développements maison, souvent basés sur du .NET, ou parfois sur de l’open source. Le bénéfice majeur est de développer des outils adaptés aux besoins du terrain. Les équipes sur les chantiers ont besoin d’outils simples, efficaces, dénués de fonctionnalités superflues et avec une bonne ergonomie. Il s’agit aussi de garder l’expertise métier et d’optimiser nos processus opérationnels.
Cette approche nous permet également de maîtriser le code.
Enfin, cela facilite largement la maîtrise des coûts liés à la maintenance. Concrètement, à côté d’applications plus importantes, nous avons monté une digital factory et une cinquantaine de petites applications ont été développées en interne. Toutes destinées à un usage en mobilité comme au bureau, elles permettent par exemple de suivre les déchets suite à la démolition, de mieux sécuriser les opérateurs sur site, de générer des devis, des études de prix… et souvent, de simplifier les échanges entre les bureaux d’études et les chantiers. Ces développements sont réalisés par des équipes mixtes, internes et ESN. Au final, il s’agit plus de garder la maîtrise du SI que d’une réappropriation.

Vous parliez de la transformation digitale de vos métiers. Comment mettez-vous les technologies innovantes, notamment les IoT, « en musique » ?

L’IoT est une des illustrations de l’impact du numérique sur nos métiers. Exemple, nos usines de fabrication d’enrobé pour le revêtement des routes, dont la moitié sont déjà connectées, génèrent quotidiennement via des capteurs environ deux millions d’informations (température, humidité, données de production…). Ces données sont remontées sur le cloud via un agrégateur de données multiprotocoles. Des algorithmes de machine learning génèrent ensuite des indicateurs destinés aux opérateurs chargés du contrôle des usines. Ces derniers peuvent optimiser le processus de fabrication tant en matière d’économie d’énergie que de consommation de matières premières.

L’IA et, plus globalement, l’IT vous aident aussi à améliorer le bilan carbone de vos activités ?

Le groupe s’est engagé dans une stratégie bas carbone pour la réduction de ses émissions de gaz à effet de serre. Les enjeux sont conséquents et l’IT est un levier. Des applications permettent de suivre les taux de réutilisation des matériaux qui peuvent monter à 100 % sur certains chantiers, de quantifier la diminution des transports, de mesurer et comparer les meilleures solutions pour la sélection des matériaux en termes de bilan carbone…
Côté DSI, nous avons adhéré à Planet Tech’Care, une initiative visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique. Depuis 2019, nous publions un bilan complet lié aux activités IT. Sur le terrain, nous avons une démarche sur le cycle de vie des PC avec une durée d’utilisation moyenne aujourd’hui de cinq ans et demi. La démarche concerne également les fournisseurs et prend la forme de clauses environnementales dans les appels d’offres. Nos PC viennent toujours de Chine, mais en train et non plus en avion. Les utilisateurs sont également sensibilisés via des initiatives comme la campagne menée pour la suppression des e-mails qui a permis d’éliminer 28 millions de messages en une semaine… De nombreux challenges nous attendent encore et notamment l’arrivée de Windows 11 qui impose de changer le parc.

Comment faites-vous pour attirer des talents capables de mener à bien tous ces projets ?

Nous sommes très vigilants au maintien des compétences en interne qui est une priorité, en particulier pour suivre nos applications maison. Cela nécessite de très bonnes compétences, mais attirer les talents reste compliqué même en sortie de crise et dans un contexte de plein emploi annoncé.
L’open source, le futur digital du BTP et la dimension internationale du groupe sont autant d’atouts. Pour les mettre en valeur, nous multiplions les actions communes avec des écoles, comme la présence pour la première fois cette année sur le forum de Centrale Supélec. Je suis également président du Conseil de perfectionnement de l’école H3 Hitema. L’alternance est une autre piste déjà concrétisée. Une douzaine d’alternants provenant de plusieurs écoles comme 42 travaillent au sein de la DSI. Nous sommes très attachés à ce mode de formation particulièrement efficace et vertueux.

Propos recueillis par : PATRICK BRÉBION / Photos : SÉBASTIEN MATHÉ

PARCOUS DE STEPHANE ROUSSEAU

Depuis 2017 : Vice-président du Cigref
Depuis 2014 : DSI d’Eiffage
  2012-2014 : DSI de Vinci Autoroutes
  2010-2014 : CTO de Cofiroute
  2003-2010 : DSI d’Eurovia
  1998-2002 : Manager IT chez HP
       1997 : Analyste chez Carrier ETO
  1991-1997 : Chef de projet chez Eurotunnel

FORMATION

       ISEN - École d’ingénieurs des Hautes Technologies et du Numérique