Green IT
Sobriété numérique : avancer malgré la tempête
Par François Jeanne, publié le 17 février 2026
Attention aux turbulences : entre l’envolée de la consommation électrique due à l’IA, les reculs réglementaires et les pressions politiques contre l’écologie, difficile de tenir un cap. Pourtant, les DSI poursuivent leurs efforts de sobriété numérique, soutenues par des directions financières sensibles aux gains économiques. Malgré le contexte morose, les initiatives progressent et laissent espérer un rebond.
Sur le front du numérique responsable, l’ambiance s’est singulièrement alourdie ces derniers mois. Sans revenir sur les rodomontades d’un président américain réfutant la thèse du changement climatique (« plus grosse arnaque de tous les temps », selon lui), force est de constater que les mauvaises nouvelles se sont accumulées et ont de quoi interroger ceux qui, dans les DSI ou ailleurs dans l’entreprise, sont en charge des politiques RSE.
Il y a d’abord, très factuellement, un dérapage constaté des émissions carbone liées au numérique, en premier lieu à cause du succès de l’intelligence artificielle générative depuis trois ans maintenant. Comme le rappelait début 2025 le cabinet AdVaes, les prévisions de l’agence internationale de l’énergie (AIE) sont alarmantes : entre 2022 et 2026, la consommation électrique mondiale des data centers, de l’IA et des cryptomonnaies pourrait tripler, atteignant 1 000 Twh, soit l’équivalent de deux fois la consommation de la France entière (voir également pages suivantes, l’étude du Shift Project sur les data centers). Alors que la part de l’énergie carbonée est encore très importante – sauf en France où le mix énergétique repose sur le nucléaire et une part grandissante d’énergies renouvelables – c’est une véritable bombe.
Reculs réglementaires et politiques
Il y a ensuite une évolution préoccupante des politiques publiques. Elle prend souvent la forme d’un discours virulent et décomplexé contre l’écologie punitive, là encore très bien incarnée par l’administration Trump. Cette attitude a fait des petits de ce côté de l’Atlantique, avec par exemple une loi Duplomb en France qui est revenue sur la mise en place des ZFE dans les grandes villes, ou sur la lutte contre l’artificialisation des sols. Concernant plus spécifiquement le numérique, c’est au niveau européen que se joue la partie. Avec le vote le 13 novembre dernier de la loi Omnibus, plusieurs exigences environnementales qui devaient peser sur les entreprises ont en effet été allégées, au nom de la simplification et après un lobbying appuyé de plusieurs multinationales. En particulier, la CSRD a vu le périmètre des entreprises concernées se réduire .
Fort heureusement, ces mêmes entreprises épargnées ne sont pas toutes prêtes à réduire l’ambition de leurs politiques RSE, et notamment les trajectoires initiées depuis plusieurs années sur la voie du zéro émissions carbone net. Et les DSI, qui jouent en la matière un double rôle – celui de diminuer les émissions liées au numérique, et celui de contribuer, grâce au numérique, à diminuer les émissions des autres directions, souvent bien plus concernées – ne se retrouvent pas sans arguments… et sans alliés.
Les plus naturels, même si cela peut heurter les défenseurs de l’environnement les plus « purs », ce sont les directions financières, comme le souligne Caroline Vateau, directrice Numérique responsable chez Capgemini Invent. Car une bonne partie des réductions d’émissions de GES se joue avec la réduction de la consommation électrique, donc d’une dépense : elle a beau être non carbonée en France, le recours à des data centers dans d’autres pays et le développement anarchique des usages, notamment avec la shadow AI, la rendent toujours plus importante à contrôler.
Une phase de consolidation, avant le rebond ?
La société d’étude et de conseil AdVaes, qui suit l’évolution des acteurs du numérique et de leurs pratiques écoresponsables, a choisi de voir le verre à moitié plein. Si son Baromètre 2025 « confirme la contraction des actions ESG et des engagements RSE des prestataires du numérique sur la période 2024-2025 », elle relève que « les bénéfices de la RSE sont de mieux en mieux reconnus et celle-ci se renforce chez les prestataires qui l’intègrent comme différenciant. »
Emmanuelle Olivié-Paul, présidente-fondatrice d’AdVaes, estime toutefois que « les efforts des prestataires du numérique doivent encore s’intensifier ». Notamment, il se confirme que « les enjeux de l’eau, des déchets électroniques et de la circularité, ainsi que les pollutions induites et les impacts sur la biodiversité, sont trop faiblement suivis. »

Éco-conception et optimisation
Les efforts portent aussi sur la phase de fabrication, puisque la plupart des matériels aujourd’hui déployés sont produits dans des pays avec des énergies non décarbonées. Il s’agit donc ici (voir page 50) d’allonger la durée de vie des équipements, de mutualiser et de virtualiser les infrastructures pour en limiter la taille. Autant de démarches qui ne peuvent qu’obtenir l’assentiment des financiers.
D’autant que d’autres axes de progrès existent et permettent à la DSI et à ses collaborateurs, souvent très motivés, d’obtenir des résultats tangibles. Ainsi, la diffusion des pratiques d’éco-conception produit du code allégé, plus facile à maintenir, exigeant moins de ressources machines. Les optimisations au niveau des bases de données débouchent sur des réductions des capacités de stockage, et des architectures repensées permettent de limiter les flux sur les réseaux.
Il reste tout de même des zones « grises », par exemple concernant la réduction de la consommation d’eau, notamment dans les centres de données, ou l’utilisation de produits recyclés, difficile à mettre en oeuvre pour renouveler des parcs importants.
Néanmoins, les initiatives qui peuvent se nourrir des exemples de confrères et de consoeurs, ou les méthodes d’analyse (ACV par exemple) ne manquent pas, pour fournir les bases d’une comparaison avant / après et mesurer des progrès effectifs. Il sera sans doute toujours plus difficile de convaincre les métiers des atouts du numérique pour les accompagner eux-aussi sur le chemin de la sobriété. Mais comme le souligne Caroline Vateau, le niveau de maturité sur ces sujets est plutôt élevé en France, et les concepts de la RSE ont fini par se diffuser partout.
Malgré les turbulences – et ce ne sont pas celles du dérèglement climatique –, il ne faut sans doute pas baisser les bras. Plutôt faire le dos rond et avancer, en attendant que les nuages se dispersent ? Aux DSI de garder une ligne claire, des objectifs économiquement soutenables, et de contribuer ainsi, en diffusant la culture de la sobriété numérique partout, à l’atteinte d’une sobriété tout court.
« Le digital va-t-il sauver le climat ? »

La question est abrupte, complexe, même si de nombreux techno-solutionnistes ont déjà choisi d’y répondre par la positive.
Jean-Marc Jancovici, créateur de The Shift Project dès 2010, est plus nuancé dans un post consacré à l’IA et publié sur LinkedIn : « Le premier ordinateur (ou quasi) au monde, l’ENIAC, pesait 27 tonnes, absorbait 150 kW de puissance électrique sur une production électrique mondiale qui valait 600 milliards de kWh, et tout cela pour 17 000 unités logiques.
(Aujourd’hui) mon ordinateur pèse 10 000 fois moins lourd, consomme 10 000 fois moins d’électricité, et possède pourtant 200 000 fois plus d’unités logiques.
Mais désormais, le digital utilise environ 10 % d’une production électrique mondiale 50 fois plus élevée qu’en 1945. La baisse considérable par ordinateur n’a pas empêché que la consommation du numérique n’augmente d’un facteur 10 millions (!). (Mais) nous n’avons constaté aucune baisse globale de l’énergie consommée ailleurs, tout le contraire : de 1945 à 2023, la quantité totale d’énergie utilisée par notre espèce a été multipliée par 10 environ.
Question : pourquoi donc en serait-il différemment à l’avenir ? (…) L’IA ‒ globalement ‒ ne baissera donc pas les émissions sur Terre “juste parce qu’elle existe”. Ce qui baissera les émissions, c’est de décider de le faire, et à ce moment les acteurs du digital occuperont au mieux l’espace physiquement limité que la collectivité leur accordera. Mais pour le moment nous n’en prenons pas le chemin. »
DOSSIER IT & GREEN : L’HEURE DES DOUTES… ET DE L’ACTION
Cet article sert d’introduction au dossier « IT & GREEN » du n°2311 d’IT FOR BUSINESS, Le Magazine.
Voici le sommaire du dossier :
– Sobriété numérique : avancer malgré la tempête (cet article)
– Objectifs climatiques : le rythme insoutenable du numérique ? (à venir)
– La sobriété compétitive ou comment transformer la contrainte en performance (à venir)
– L’économie circulaire : les DSI face à la réalité opérationnelle (à venir)
– La difficile équation du data center vertueux (à venir)
– De la donnée au pilotage : structurer la mesure de l’empreinte numérique (à venir)
– Les DSI (re)placent le numérique au centre de la transition environnementale (à venir)
– La transition écologique se joue aussi dans le dialogue DSI-Comex (à venir)
– CSRD : quand la règle cède et que l’enjeu reste
