Secu
Le champ de bataille géopolitique
Par La rédaction, publié le 11 mai 2026
Derrière chaque cyberattaque se cache de plus en plus une intention politique. Banques paralysées, réseaux énergétiques sabotés, narratifs polarisants diffusés à grande échelle : un affrontement souterrain redessine en silence la carte des rapports de force internationaux, sans qu’on puisse toujours en identifier les véritables auteurs. Entre opérations étatiques, cybercrime organisé et hacktivisme instrumentalisé, le cyberespace est devenu un levier d’influence, de coercition et de déstabilisation.
Par Lucien Chaya Podeur, expert en cybersécurité chez XMCO
En 2026, la conflictualité numérique s’affirme comme un prolongement direct des rivalités géopolitiques, où la distinction entre acteurs étatiques, structures criminelles et groupes idéologiques tend à s’estomper.
À cette dynamique s’ajoutent les opérations continues de groupes APT sponsorisés par des États ciblant de manière sophistiquée des gouvernements, infrastructures critiques, entreprises privées et organisations de la société civile pour servir des objectifs de politique étrangère.
Le cyberespace : instrument de coercition géopolitique
Les campagnes orchestrées par ces groupes répondent directement à des objectifs géopolitiques, qu’elles prennent la forme d’opérations d’espionnage diplomatique, de sabotage énergétique en Europe, ou de financements clandestins via le vol massif de crypto-monnaies.
L’ENISA, dans son rapport Threat Landscape 2025, relève enfin une tendance structurelle à la mutualisation des ressources entre acteurs criminels et étatiques. Les premiers bénéficient de savoir-faire et de vecteurs d’accès issus de la sphère du renseignement, tandis que les seconds exploitent des infrastructures traditionnellement associées au cybercrime, telles que les réseaux de brokers, les services de blanchiment de crypto-actifs ou les marchés clandestins de données.
Les exemples récents en Europe de l’Est, au Proche-Orient ou en Asie montrent que les opérations cyber dépassent désormais la simple disruption technique pour s’inscrire dans une logique de rapport de force politique, faisant du cyberespace un véritable instrument d’influence, de coercition et de légitimation. Au Proche-Orient, la médiatisation en 2025 des opérations opposant des acteurs liés à l’Iran et à Israël, visant notamment des infrastructures financières et énergétiques, illustre cette utilisation du levier cyber pour peser sur la dynamique du conflit tout en maintenant un certain degré de déni stratégique.
Cette tendance est notamment incarnée par la cyberattaque revendiquée par le collectif pro-israélien Predatory Sparrow contre la banque d’État iranienne Bank Sepah, qui a provoqué d’importantes interruptions de services pour les clients et perturbé le fonctionnement de cette infrastructure financière critique. Dans ce contexte, les États s’appuient de plus en plus sur des proxies, qu’il s’agisse de groupes privés ou de structures cybercriminelles, afin de poursuivre leurs objectifs géopolitiques tout en brouillant l’attribution directe de leurs actions.
En Ukraine, les attaques soutenues contre le réseau énergétique, combinant frappes cinétiques et intrusions dans les systèmes industriels, illustrent cette volonté de faire pression sur les autorités et les populations pour peser sur les choix stratégiques de Kiev. Les services de renseignement militaires russes (GRU) ont été régulièrement observés ciblant les infrastructures et acteurs assurant le soutien logistique occidental à l’effort de guerre ukrainien, tandis que les opérations de désinformation tournées vers l’Europe se sont complexifiées et structurées, à mesure que le conflit approchait de sa quatrième anné.
Hacktivisme et guerres informationnelles
L’hacktivisme s’impose comme un vecteur central de la conflictualité numérique, porté par des collectifs aux allégeances mouvantes qui articulent revendications idéologiques, logiques de mobilisation en ligne et soutien plus ou moins explicite à des agendas étatiques. Les opérations menées dans le sillage du conflit entre l’Iran et Israël illustrent cette hybridation, ces dernières combinant campagnes de Déni de Service Distribué (DDoS), tentatives d’intrusion au sein d’infrastructures critiques et diffusion de narratifs politiques polarisants à grande échelle.
Des groupes comme NoName057et DarkStorm participent ainsi à l’érosion des frontières entre activisme politique, prestation de services cyber au travers des opérations de DDoS et relais indirects et donc d’intérêts étatiques, DarkStorm se distinguant à ce titre par la centralité de ses narratifs pro-palestiniens et anti-OTAN.
Les campagnes menées par des groupes hacktivistes, fréquemment relayées au sein de messageries chiffrées ainsi que sur les principaux réseaux sociaux, s’inscrivent dans une logique de confrontation informationnelle qui mobilise des ressorts psychologiques et narratifs sophistiqués. Elles visent simultanément à dégrader les capacités de réaction de l’adversaire, en perturbant ses systèmes d’information et ses chaînes décisionnelles, et à orienter la perception publique du conflit par la diffusion de contenus émotionnels, polarisants ou présentés comme « exclusifs ».
Ce registre d’action s’inscrit dans un continuum entre opérations cyber, guerre de l’information et stratégies d’influence, en contribuant à l’entretien d’un brouillard informationnel qui complique l’attribution des attaques et rend plus difficile la distinction entre acteurs étatiques, paraétatiques et privés. Ce faisant, il offre à certains États une marge de manœuvre pour instrumentaliser ces groupes, en testant des capacités, en élargissant le spectre des réponses possibles et en créant les conditions d’une légitimation d’actions clandestines menées en leur nom.
Face à cette hybridation croissante entre cybercrime, hacktivisme et opérations étatiques, les efforts de régulation du cyberespace, des normes de l’Union européenne en matière de cyber-résilience aux discussions de l’ONU concernant d’éventuelles normes non coercitives quant à l’utilisation des cyber-arsenaux, peinent à s’imposer dans un domaine par essence transfrontalier et anonyme.
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