Entretien avec Bilel Jamoussi : L’UIT veut encadrer les agents IA avant le chaos

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Bilel Jamoussi (UIT) : « Les agents IA n’ont pas d’identifiant et n’ont pas de cadre d’action bien défini »

Par Laurent Delattre, publié le 10 juillet 2026

À l’occasion de l’AI for Good Global Summit 2026, qui se tient du 7 au 10 juillet au Palexpo de Genève, IT for Business a reçu sur son plateau TV Bilel Jamoussi, Directeur adjoint du Bureau de la normalisation des télécommunications de l’UIT et cofondateur du programme AI for Good. Au micro de Thomas Pagbé, il détaille la grande initiative de cette édition 2026 : un focus group international chargé de doter les agents IA d’une identité numérique et d’un champ d’action normalisé.

Depuis 2017, l’AI for Good Global Summit s’est imposé comme la plateforme phare des Nations Unies sur l’intelligence artificielle. Organisé par l’Union internationale des télécommunications, l’événement réunit cette semaine encore à Genève États, chercheurs et industriels autour d’une même ambition : mettre l’IA au service des objectifs de développement durable. « L’UIT, c’est l’agence spécialisée des Nations Unies pour le numérique. Elle existe depuis 161 ans et nous permet de nous connecter et de communiquer en toute sécurité à travers le monde », rappelle en préambule Bilel Jamoussi, l’un des cofondateurs du programme.

Lancé en 2017 « avec à peu près 400 personnes : chercheurs, entreprises et membres des Nations Unies », le sommet a depuis changé d’échelle : « Aujourd’hui, on a 12 000 personnes enregistrées, 10 chefs d’État et de gouvernement présents, et à peu près 170 ministres et régulateurs des télécoms ».

Une réussite que notre invité attribue à la nature multipartite de l’organisation : « Nos membres sont non seulement les 194 États membres, mais aussi 1 000 universités et entreprises privées qui développent les normes internationales chez nous. C’est à travers cet écosystème multidisciplinaire qu’on a pu voir que l’IA avait atteint un état de maturité permettant de résoudre les grands problèmes du monde, comme la santé, l’éducation ou l’agriculture. »

Des agents qui agissent en notre nom… sans identité

Si l’édition 2026 multiplie les démonstrations de robots et les prises de parole de dirigeants, c’est bien du côté de la normalisation que se joue l’une des annonces les plus structurantes du sommet : la création d’un focus group dédié aux agents IA. Un sujet inscrit à l’agenda 2026 (et au-delà) de tous les DSI.

Sur les réseaux, chaque humain dispose d’identifiants qui garantissent que c’est bien lui qui agit : « Votre numéro de téléphone vous permet d’être identifié par votre banque ou votre médecin. Sur les emails, on a une adresse qui identifie notre personne physique », illustre Bilel Jamoussi. Rien de tel, en revanche, côté machines : « Lorsqu’on introduit l’intelligence artificielle avec des agents qui agissent en notre nom, ces agents n’ont pas d’identifiant et n’ont pas de cadre d’action bien défini. »

C’est précisément la brèche que le nouveau groupe de travail entend combler : « avoir un identifiant numérique de l’agent IA qui agit en notre nom, et interconnecter l’identifiant de l’agent avec l’identifiant numérique de la personne ».

Avec, en ligne de mire, une traçabilité de bout en bout des actions déléguées : « Lorsque l’agent veut, par exemple, réserver un voyage – un hôtel, un billet d’avion -, il faut que son action soit bien identifiée, bien cadrée, et liée à la personne qui l’a initiée. »

Une préoccupation qui déborde largement l’enceinte onusienne : l’Estonie veut déjà immatriculer chaque agent IA, tandis que Microsoft a étendu sa très populaire infrastructure d’identité aux agents avec Agent 365 et Entra Agent ID.

Cadrer le champ d’action, comme pour un assistant humain

Deuxième chantier, et sans doute celui qui préoccupe le plus les entreprises, notamment en France : s’assurer que l’agent fait exactement, et uniquement, ce qu’on lui a demandé. Pour l’expliquer, Bilel Jamoussi file la comparaison avec un assistant de direction : « Notre assistant ou assistante a accès à notre calendrier, peut ajouter ou supprimer des réunions. Parfois, on lui donne accès à nos emails pour qu’il puisse les lire et nous aider. L’action est bien cadrée. On a besoin de faire la même chose pour les agents. »

Et le Directeur adjoint de la normalisation de donner des exemples très concrets de ces garde-fous à ériger : « On ne permet pas à l’agent de supprimer des fichiers. On ne permet pas à l’agent de faire des transactions monétaires au-delà d’une somme précise. Tout cela nécessite des normes, et des politiques d’implémentation de ces normes, pour que l’agent agisse uniquement dans le cadre défini par la personne qui le gère. » Un enjeu tout sauf théorique, comme l’ont récemment rappelé les scénarios de détournement d’assistants IA contre leurs propres utilisateurs, et que Gartner place au cœur de ses six règles pour éviter le chaos agentique.

Un focus group ouvert à tous, né du sommet 2025

Reste à fédérer un écosystème aussi vaste qu’hétérogène. C’est là, justement, que l’UIT entend faire valoir sa singularité : « La création d’un groupe spécialisé ouvert au monde entier – on n’a pas besoin d’être membre de l’UIT pour y participer – nous permet de vraiment rassembler l’écosystème des acteurs : ceux qui ont déjà de l’innovation, qui ont commencé à développer des agents, mais qui ont besoin de normes internationales pour permettre l’interopérabilité. »

L’initiative ne sort d’ailleurs pas de nulle part : « L’idée est née au sommet AI for Good 2025, lors d’un atelier sur la sécurité et l’intelligence artificielle où la problématique des agents IA a été posée », retrace notre invité. Une année d’ateliers avec entreprises, universitaires et États membres a permis d’affiner le périmètre : « Maintenant, c’est clair : l’identifiant de l’agent et son champ d’action sont une priorité. »

Une norme mondiale plutôt qu’une fragmentation régionale

Reste la question qui fâche : à l’heure où l’Europe a déjà posé son cadre avec l’AI Act, comment construire des standards suffisamment robustes pour suivre la progression fulgurante de l’IA sans figer l’innovation ? Bilel Jamoussi répond par l’expérience : « L’identifiant qu’est le numéro de téléphone est aujourd’hui utilisé par neuf milliards de téléphones mobiles », rappelle-t-il, en référence aux normes UIT qui sous-tendent la téléphonie mondiale depuis des décennies. « Rassembler tous ces acteurs nous permet d’agir très rapidement et d’éviter les fragmentations régionales ou nationales des normes, pour avoir une seule norme internationale qui rassemble tout le monde. »

Quant à la vitesse d’exécution, elle ne reposera pas uniquement sur les textes publiés par les commissions d’études : « L’implémentation dans l’open source, dans les logiciels libres, permet une accélération du développement et permet aux États d’accéder à ces normes de manière très rapide. »

Pour les DSI et RSSI qui voient déjà les agents IA proliférer dans leurs organisations, le message est clair : l’identité et le périmètre d’action des agents ne resteront pas éternellement l’affaire de briques propriétaires et d’initiatives éparses. La normalisation internationale est en marche et elle se joue en ce moment même à Genève.

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