Octave Klaba juge le modèle français des gigafactories IA trop centralisé et peu rentable

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Gigafactories IA : derrière l’opposition d’OVHcloud, quelle équation pour l’Europe ?

Par Guillaume Perissat, publié le 05 octobre 2026

Alors que l’Europe veut accroître massivement ses capacités de calcul pour l’intelligence artificielle, OVHcloud conteste le modèle économique et architectural des projets français de gigafactories. Une position qui mérite d’être entendue, mais aussi replacée dans la stratégie propre du groupe.

Octave Klaba, patron d’OVHcloud, a choisi de prendre ses distances avec les consortiums français actuellement engagés dans la compétition européenne autour des Gigafactories IA. Dans un billet publié le 23 septembre, puis dans des déclarations à Reuters, il estime que l’équation proposée n’est pas assez convaincante pour justifier la participation d’OVHcloud en l’état.

Son analyse repose sur trois critiques : une logique trop nationale, une architecture qu’il juge trop centralisée, pour ne pas dire datée, et un niveau de commande publique insuffisant au regard des investissements nécessaires. Ces arguments sont documentés, mais ils rejoignent aussi les choix industriels d’OVHcloud, qui développe déjà sa capacité IA selon une architecture distribuée et plusieurs niveaux de services.

Une équation économique à démontrer

Le premier argument d’OVHcloud est financier. Selon Octave Klaba, une gigafactory devrait générer entre 300 et 400 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel pour atteindre l’équilibre, notamment en raison du coût des GPU et de leur dépréciation rapide. Il estime à au moins 600 millions d’euros le seul investissement nécessaire pour les accélérateurs, avant même de compter le datacenter, le réseau, les logiciels, l’énergie et les équipes.

Un Octave Klaba vraiment pas convaincu par l'approche européenne sur les Gigafactories de l'IA

Or, selon le dirigeant, il faut mettre ces montants en regard des 200 millions d’euros de services IA que, selon son analyse, les pouvoirs publics français et européens achèteraient sur cinq ans. Soit 40 millions par an qui représenteraient 30 % du CAPEX. « Si ces revenus devaient représenter 30 % du revenu total, cela veut dire que l’AI Gigafactory ferait 120 millions de revenus par an », souligne-t-il. 

Dans cette hypothèse, la commande publique ne représenterait que 10 à 15 % du chiffre d’affaires annuel nécessaire à l’équilibre. Le reste devrait être apporté par des clients privés. Le calcul est intéressant, mais il faut en préciser la portée. Les 200 millions d’euros constituent, dans le raisonnement d’OVHcloud, une hypothèse sur les achats publics de services et non une subvention directe couvrant l’investissement d’une gigafactory.

Par ailleurs, la capacité d’une infrastructure de calcul ne se juge pas uniquement à son taux de remplissage initial : l’enjeu est aussi de savoir comment évoluent les prix du calcul, les usages et la valeur des services proposés au-dessus des GPU. En d’autres termes, le débat ne porte pas simplement sur « 40 millions contre 400 millions », mais sur la capacité des opérateurs à transformer une infrastructure très capitalistique en revenus récurrents suffisamment élevés et durables.

Le pari de la taille contre celui de la flexibilité

Le deuxième désaccord concerne l’architecture. OVHcloud critique le principe d’une infrastructure concentrant les GPU sur un site unique. « Le projet impose que tout se passe dans un seul lieu, à une seule adresse, une arrivée électrique, un bâtiment. Techniquement, ce design n’est plus d’actualité », précise Octave Klaba. Pour lui, ce modèle concentre les risques électriques, opérationnels et physiques, quand les infrastructures cloud modernes répartissent généralement les charges sur plusieurs régions et zones de disponibilité.

« Même si dans le pré-training, tous les GPU doivent bien se trouver dans le même lieu, il n’y a pas ces mêmes contraintes en post-training ni en inférence. Au contraire, dans le cas de l’inférence, il est préférable d’avoir plusieurs infrastructures autonomes indépendantes. Ce point de design est, pour nous, un vrai problème de décalage avec la réalité des besoins », poursuit-il, nuançant quelque peu l’argument précédent.

La vraie question est donc plutôt de déterminer quelle proportion de la capacité européenne doit être massivement concentrée pour les workloads qui l’exigent, et quelle proportion doit être distribuée. Surtout le dernier argument, à savoir l’acceptabilité sociétale et environnementale d’une gigafactory, pèse lourd dans la balance, comme le montre le cas récent d’Oracle.

Stratégie nationale vs. développement européen ?

La troisième critique d’OVHcloud porte sur l’échelle géographique. « Toute stratégie nationale est vouée à l’échec : il n’y a simplement pas assez de clients pour rentabiliser des investissements de cette taille. Selon nous, la demande nationale est trop faible et il faut opérer à l’échelle européenne », insiste le fondateur d’OVHcloud.

Présent dans plusieurs pays européens, le fournisseur estime que le marché pertinent doit être européen afin d’atteindre une masse critique. Sur ce point encore, l’argument est cohérent avec la position industrielle du groupe. OVHcloud dispose d’une présence européenne et raisonne déjà à cette échelle.

Mais cela ne signifie pas forcément que les projets nationaux soient incompatibles avec un marché européen. Une gigafactory située en France n’aura pas nécessairement vocation à servir exclusivement des clients français. Le succès économique dépendra avant tout de sa capacité à attirer des workloads européens et internationaux.

AION : une logique différente

Face à la position d’OVHcloud, le projet AION défend une autre approche. Porté notamment par Scaleway, le consortium rassemble une trentaine d’industriels, d’acteurs technologiques et d’utilisateurs. Son objectif est précisément de mutualiser les investissements et de constituer un écosystème autour de capacités de calcul massives.

Cette approche répond à une autre logique : plutôt que d’attendre que la demande soit parfaitement visible, créer une capacité suffisante pour accélérer les usages et attirer les utilisateurs. C’est un pari industriel différent de celui d’Octave Klaba. Et il comporte lui aussi une part de risque : risque de sous-investissement, modèle économique encore flou…

De son côté, OVHcloud ne rejette pas in fine les gigafactories. Le débat posé par Octave Klaba est moins « faut-il des gigafactories ? » qu’« une gigafactory telle qu’elle est aujourd’hui envisagée nous permet-elle d’accélérer sur notre propre stratégie ? ». Avec un peu de recul, les deux approches apparaissent d’ailleurs largement complémentaires.

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