Data / IA
Stargate : face à la fronde de l’opinion, Oracle sort le parachute
Par Laurent Delattre, publié le 29 septembre 2026
Face aux réactions d’une population hostile aux datacenters géants, Oracle invoque un cas de « Force Majeure » pour alléger le financement d’un projet clef dans Stargate. Ce pharaonique programme commence à susciter les inquiétudes de Wall Street, qui durcit les conditions de financement pour les géants de l’IA.
Des centaines de milliards de dollars promis, des gigawatts par dizaines et des datacenters présentés comme les cathédrales de la nouvelle économie de l’IA. Bienvenue dans Stargate ! Mais ça, c’était avant…
Avant que l’opinion publique américaine ne se braque contre les datacenters IA. Avant qu’OpenAI ne se fasse doubler par Anthropic. Avant que Wall Street ne commence à regarder de plus près la rentabilité des investissements dans l’IA. Avant, aussi, que l’IA agentique se mette à déraper (cf. notre article « OpenAI et Anthropic ont des sandbox trouées et des IA qui ne cessent de déraper ») et que ses concepteurs nous annoncent une prise en otage d’Internet par des agents IA dans les 6 à 12 mois et la fin de l’humanité dans la décennie à venir, peut-être (cf. notre article « Bienvenue dans l’industrie de l’IA-apocalypse »).
Selon Reuters, Oracle a adressé une notification de « force majeure » à une filiale de Blue Owl chargée du développement de Project Jupiter, un gigantesque campus au Nouveau-Mexique destiné à fournir de la capacité de calcul à OpenAI dans le cadre du projet Stargate (cf encadré ci-dessous). En cause : de possibles retards dans l’approvisionnement électrique du site, dont la mise en service est prévue en 2028. Oracle assure malgré tout que le calendrier du projet reste inchangé.
La firme américaine ne jette pas l’éponge mais veut gagner du temps, reculer les paiements, et assurer ses arrières si le projet venait à déraper. Officiellement, tout ceci est normal. L’hyperscaler affirme que le calendrier tient et que ce type d’avis est courant sur des projets de cette taille. Blue Owl assure que ses engagements financiers restent inchangés. Bref, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Sauf qu’en coulisses, l’histoire diverge. Selon une source de Reuters, le programme glisse d’au moins un an faute d’électricité sur le site. Blue Owl y a engagé environ 3 Md$ de fonds propres et touche un rendement réduit tant que dure le chantier. Or cet avis de « force majeure » va justement permettre à Oracle de prolonger la période où il verse ce loyer allégé de la phase de construction. Mais selon d’autres sources, le chantier pourrait en réalité prendre jusqu’à 3 ans de retard !
Jupiter a faim, très faim
Car Project Jupiter est un monstre. C’est l’une des épines dorsales du projet Stargate : 1 400 acres, 18 Md$ de prêts accordés par un consortium bancaire (pour un programme qui pourrait coûter jusqu’à 165 Md$) et un campus de 2,45 GW qui doit fonctionner sur des piles à combustible alimentées au gaz… Or, précisément, le gaz n’est pas là ! Le gazoduc d’Energy Transfer, qui doit alimenter l’ensemble du site, a pris près de six mois de retard, après des refus de permis à répétition. Sa construction sur un trajet alternatif doit désormais s’achever au 1er février 2027, mais le projet reste encore confronté à des procédures réglementaires.

Et ce n’est pas le seul grain de sable. Eau, qualité de l’air, autorisations environnementales, procédures locales : les recours s’accumulent, même si la Cour suprême du Nouveau-Mexique a rejeté mi-septembre les deux derniers. Pourtant, jusqu’ici le chantier a quand même avancé avec plus d’un quart des travaux réalisés.
Néanmoins, selon le Financial Times, les investisseurs sont inquiets. Ils craignent désormais que l’opposition locale, inquiète pour l’eau et la qualité de l’air, fasse dérailler le projet. Le gazoduc n’a toujours pas le droit de traverser les terres de l’État, et la centrale attend encore son permis. Les murs des datacenters se montent sans qu’on ne sache si ces derniers pourront être allumés !
Quand la finance commence à tousser
C’est bien du côté des salles de marché qu’il faut aujourd’hui tourner son regard pour comprendre d’où vient la principale inquiétude.
Une semaine avant l’avis de « force majeure » émis par Oracle, les quelque 18 Md$ de prêts adossés au campus Jupiter étaient déjà cotés entre 89 et 91 cents pour un dollar, signe que les investisseurs demandent désormais une prime de risque très élevée.
Dit autrement, n’arrivant pas à revendre la dette à un cercle plus large d’investisseurs, les organismes financiers qui la détiennent commencent à la revendre à vil prix. Une mécanique qui rappelle des souvenirs douloureux.
Pire encore, Oracle a parallèlement vu sa note de crédit abaissée par S&P, à un cran seulement de la catégorie « spéculative ». L’agence désignait explicitement OpenAI, qui pèse environ la moitié du carnet de commandes, comme un risque de crédit central.
De quoi jeter un nouveau doute sur tout le projet. D’autant que Jupiter concentre en quelque sorte tout ce que l’euphorie IA avait trop tendance à reléguer en notes de bas de page : coût du capital, permis, énergie, béton et acceptabilité par les populations locales.
Et le phénomène dépasse largement le seul Oracle. Alphabet, Meta, Amazon et Oracle ont émis à eux quatre plus de 300 Md$ d’obligations depuis début 2025. Les cinq géants du cloud sont passés d’environ 17 Md$ d’émissions brutes en 2024 à 194 Md$ sur le seul premier semestre 2026. Goldman Sachs table sur un record d’environ 420 Md$ en 2027.
Les investisseurs suivent toujours, mais ils veulent désormais négocier. Les carnets d’ordres ne couvrent plus qu’environ deux fois les émissions, contre cinq fois en février. Résultat : emprunter coûte plus cher aux entreprises de l’IA. En septembre, elles payaient environ 1,15 point d’intérêt de plus que l’État américain, contre 0,78 point pour les autres grandes entreprises jugées solides.
Le signe que la prétendue « Bulle de l’IA » est prête à exploser ? Pas sûr. La demande de calcul reste très forte et les hyperscalers continuent d’investir massivement. Mais, contrairement à Goldman Sachs, UBS anticipe déjà un net ralentissement de la croissance des investissements des hyperscalers à partir de 2027. Le cas de « force majeure » d’Oracle n’est probablement pas l’aiguille qui fera exploser la bulle. Mais il symbolise très concrètement un changement de perspective : Wall Street est en train de passer de l’ivresse à l’addition !
Stargate avait promis la Lune, mais Jupiter pourrait l’éclipser
Souvenez-vous. Nous sommes en janvier 2025. OpenAI, SoftBank, Oracle et MGX annoncent, à la Maison Blanche, devant un Donald Trump triomphant, le projet Stargate : 500 milliards de dollars d’investissements sur quatre ans, dont 100 milliards censés être engagés immédiatement, pour construire l’infrastructure américaine nécessaire à la prochaine génération d’IA.
À SoftBank le financement, à OpenAI l’exploitation, à Oracle les premiers campus, à commencer par Abilene au Texas.
Mais très vite, le projet suscite des doutes. Elon Musk affirme d’emblée que les partenaires n’ont tout simplement pas l’argent. En mai 2025, aucun montage financier n’est bouclé et les discussions avec JPMorgan, Apollo ou Brookfield sont au point mort. La coentreprise ne se structure pas, et les partenaires se disputent la propriété des sites et le contrôle des systèmes.
Faute de coentreprise opérationnelle, OpenAI traite en direct. En juillet 2025, la startup signe avec Oracle pour 4,5 GW de capacité supplémentaire. On apprendra en septembre que ce contrat pèse 300 milliards de dollars sur environ cinq ans, à partir de 2027. Dans la foulée, OpenAI dévoile cinq nouveaux sites : trois développés avec Oracle, au Texas, au Nouveau-Mexique (le fameux Project Jupiter) et dans le Midwest, et deux avec SoftBank, dans l’Ohio et au Texas.
Avec Abilene et les projets menés avec CoreWeave, Stargate revendique alors près de 7 GW de capacité planifiée et se dit même en avance pour atteindre ses 10 GW d’ici fin 2025. Sauf que…
OpenAI manque son objectif de 10 GW contractés via Oracle et SoftBank fin 2025. Pire encore, l’entreprise commence à multiplier les accords ailleurs, avec AWS et Google Cloud pour le cloud, AMD et Cerebras pour les puces. Stargate n’est plus une coentreprise. Ce n’est plus qu’une étiquette qu’OpenAI appose désormais sur toute sa stratégie de calcul.
Le projet semble désormais contraint de se réinventer après avoir découvert que construire 10 GW de datacenters ne se limitait pas à trouver des GPU. Il faut aussi trouver du capital, de l’électricité, du gaz, de l’eau, des autorisations et convaincre une opinion publique devenue hostile. Bref, on est loin de la Lune promise…
Visuels : Project Jupiter / Oracle
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