Eco
En rachetant PTC, Schneider Electric change de carrure et devient un grand du PLM
Par Laurent Delattre, publié le 05 octobre 2026
22,6 milliards de dollars pour PTC. Après Aveva puis Cognite, Schneider Electric affirme toujours plus fort ses velléités de contrôler la chaîne numérique industrielle depuis la conception d’un produit jusqu’à son exploitation. Une chaîne de plus en plus « software defined ». Une ambition qui transforme son profil financier, redistribue les cartes du PLM et fait de la France le pays d’origine de deux des trois grands empires mondiaux de la gestion du cycle de vie des produits. Surprenant.
À première vue, le montant donne presque le vertige. Schneider Electric va verser 205 dollars par action pour acquérir l’éditeur américain PTC, soit 22,6 milliards de dollars. C’est de très loin la plus grosse acquisition de son histoire. Mais pour les DSI de l’univers industriel, ce rachat modifie aussi le paysage notamment à l’heure où l’Europe cherche à retrouver de l’autonomie technologique et numérique.
Schneider Electric dispose d’une présence considérable dans les automatismes, la gestion énergétique et les infrastructures physiques. Le rachat d’Aveva en 2023 lui a apporté une solide couche de logiciels industriels, notamment autour de l’ingénierie, des opérations, des données industrielles et des jumeaux numériques. L’acquisition annoncée (mais pas encore réalisée) de Cognite pour 3,1 milliards de dollars vise à ajouter une couche de contextualisation des données et d’IA industrielle. Mais dans toute cette chaîne, il manquait à Schneider une vraie brique de gestion des produits eux-mêmes. Un trou que l’acquisition de PTC vient précisément combler.
Les solutions Aveva et EcoStruxure de Schneider analysent et gèrent ce qui se passe dans l’usine et dans les équipements. PTC gère pourquoi le produit a été conçu ainsi, quelles pièces le composent, quelles versions logicielles il embarque, quelles contraintes réglementaires lui sont associées et quelles modifications ont été effectuées au cours de sa vie. Les deux offres se complètent
Avec un tel rachat, Schneider veut relier les données de conception de PTC aux données opérationnelles d’AVEVA, aux données énergétiques d’EcoStruxure et à la couche de contextualisation de Cognite. Le groupe parle de « digital thread » avec une idée assez simple : construire une continuité numérique entre le produit imaginé par les ingénieurs et celui qui fonctionne réellement dans l’usine vingt ans plus tard. C’est d’autant plus essentiel que les futurs agents IA industriels auront besoin d’une telle mémoire fiable et complète pour recommander, simuler voire déclencher des actions.
Ce rachat intervient alors que PTC a vendu ses activités et solutions IIoT (ThingWorx et Kepware) à TPG en mars 2026. On peut d’ailleurs se demander si cette vente ne cherchait pas déjà à préparer l’acquisition par Schneider. Il faudra attendre la publication des documents officiels remis aux autorités de régulation des marchés pour le vérifier. Mais les anciennes briques IIoT de PTC auraient doublonné avec EcoStruxure et Aveva. Ce qui intéresse le groupe français, c’est bien la maîtrise numérique du produit de sa conception à sa maintenance, le cœur d’activité de PTC.
Schneider devient un grand groupe logiciel
Forcément, après une telle acquisition, le groupe français change mécaniquement de dimension financière. Schneider Electric a réalisé 40,15 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025 et un record de 4,64 milliards d’euros de free cash-flow. Au premier semestre 2026, sa croissance organique atteignait encore 14 %, avec 21,2 milliards d’euros de revenus et 4,1 milliards d’Ebitda ajusté.
PTC affiche de son côté environ 2,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel et surtout une marge proche de 40 %. Schneider estime qu’après intégration de PTC et Cognite, les logiciels et services représenteront environ 24 % du chiffre d’affaires du groupe, avec plus de 15 000 salariés dédiés au logiciel et plus de 50 000 clients.
Mais PTC ne va pas s’avaler comme une simple bouchée de pain pour le groupe français. Schneider prévoit de financer les quelque 22 milliards d’euros nécessaires par 5 à 6 milliards d’euros de nouvelles actions et 16 à 17 milliards d’euros de dette supplémentaire. Pour donner une idée de l’effort, cette dette nouvelle représente à elle seule près de trois années et demie du free cash-flow record réalisé par Schneider en 2025. Or le groupe affichait déjà 13,7 milliards d’euros de dette nette fin 2025 !
Ce qui explique sans doute la réaction boursière négative qui a suivi l’annonce. L’action Schneider a perdu environ 9 % ce matin.
Il paraît peu probable que les investisseurs contestent la logique industrielle. Ils s’inquiètent surtout de l’ampleur de cette acquisition alors même que Cognite doit encore être intégré et que l’endettement de Schneider est déjà conséquent.
Pour les rassurer, le groupe promet 250 millions d’euros de synergies annuelles de coûts après trois ans et surtout environ 800 millions d’euros de synergies de revenus. À condition d’arriver à convaincre les clients d’Aveva d’acquérir les solutions PTC et inversement.
La tectonique des plaques appliquée au PLM
C’est sur le marché du PLM que l’opération aura les conséquences les plus visibles. Schneider devient l’un des quatre grands acteurs du PLM derrière Siemens, Dassault Systèmes et Autodesk. L’acquisition ne changera pas la hiérarchie du marché à court terme.
Elle bouleverse en revanche sa géographie. Les trois plus grands fournisseurs, combinant à la fois outils de conception et véritables plateformes de gestion collaborative du cycle de vie des produits, sont désormais tous européens : Dassault Systèmes, Schneider/PTC et Siemens Digital Industries Software. Et deux sont donc français. Voilà qui est quand même surprenant pour un pays où l’on parle si peu d’industrie.
Pour Dassault Systèmes et peut-être plus encore pour Siemens, cette acquisition fait directement entrer Schneider dans leur viseur. Elles vont affronter une redoutable combinaison : PTC + Aveva + Cognite + EcoStruxure + toute la puissance commerciale et industrielle de Schneider Electric.
Une combinaison que Siemens connaît bien… puisque c’est aussi la sienne. Depuis le rachat d’UGS en 2007, le groupe allemand marie ses automatismes industriels avec ses logiciels de conception et de gestion du cycle de vie. Ces dix dernières années le groupe n’a cessé d’élargir son portefeuille Xcelerator avec notamment Mentor Graphics (pour l’électronique), Altair (pour la simulation et le calcul haute performance) et Dotmatics (pour la R&D scientifique). En un sens, la continuité numérique entre bureaux d’études et usines que Schneider veut construire, Siemens la vend déjà depuis près de 20 ans.
Dassault Systèmes est en revanche un pur éditeur, sans automate ni variateur à vendre, qui peut revendiquer une neutralité que ni Siemens ni désormais Schneider ne peuvent offrir à des industriels dont les usines mélangent souvent plusieurs marques d’automatismes. Et Catia reste la référence de l’aéronautique et d’une bonne partie de l’automobile.
Dans ce paysage, l’atout phare de Schneider Electric demeure son implantation physique massive dans les usines, les bâtiments, les réseaux électriques et désormais les datacenters. Le rachat ne peut que renforcer ses positions. PTC Windchill compte parmi les PLM les plus déployés dans l’industrie manufacturière, des machines industrielles aux dispositifs médicaux en passant par l’électronique. PTC Onshape apporte une CAO conçue nativement pour le cloud. PTC Codebeamer couvre la gestion du cycle de vie des logiciels embarqués (ALM), indispensable à l’heure des produits « software defined », quand PTC ServiceMax prolonge la chaîne jusqu’à la maintenance sur le terrain. Avec Aveva, solidement implanté dans les industries de process (énergie, chimie, eau), Schneider peut désormais couvrir aussi bien l’industrie manufacturière que l’industrie de process.
Et si finalement, le grand perdant de l’affaire n’était pas Européen, mais Américain ? Autodesk voit en effet filer vers l’Europe une cible sur laquelle elle a lorgné à l’été 2025 avant d’y renoncer (apparemment freiné par le fonds Starboard Value qui ne trouvait pas opportun pour Autodesk de dépenser 20 milliards).
Pour les DSI et les directions industrielles, ce rachat n’est pas anodin. Le PLM se resserre autour d’une poignée d’empires, chacun poussant son propre socle intégré, de la conception à l’exploitation. La promesse de continuité est évidemment séduisante. Mais plus la chaîne est intégrée, plus il devient difficile d’en changer un maillon. L’interopérabilité, l’ouverture des formats et la réversibilité des données vont devenir, un peu plus encore et comme bien d’autres secteurs, des critères de choix aussi importants que la richesse fonctionnelle.
Photos : Homa Appliances / Unsplash
À LIRE AUSSI :
À LIRE AUSSI :
À LIRE AUSSI :
