Data / IA
L’IA agentique place ses standards de fait sous l’égide de la Linux Foundation
Par Laurent Delattre, publié le 28 octobre 2026
L’Agentic AI Foundation accueille quatre nouveaux projets : Agent Skills d’Anthropic, Open Responses d’OpenAI, OpenEnv de Hugging Face et OpenSandbox d’Alibaba. Une bonne nouvelle pour les DSI qui redoutent toute forme d’enfermement propriétaire et aspirent à pouvoir changer de fournisseurs d’IA sans repartir de zéro. Reste maintenant à traduire ces formats ouverts en une interopérabilité réelle.
Il y a six mois, une tribune publiée dans nos colonnes demandait que les Agent Skills soient gérés collectivement. C’est désormais chose faite. Cette semaine, à la conférence AGNTCon de San José, Anthropic a cédé ce standard (avec son nom, son logo et son site agentskills.io) à l’Agentic AI Foundation (AAIF). Dans la foulée, OpenAI, Hugging Face et Alibaba y ont déposé trois autres projets également essentiels : Open Responses, OpenEnv et OpenSandbox.
Créée en décembre 2025 par la Linux Foundation autour de MCP, AGENTS.md et Goose, l’AAIF héberge désormais dix projets clés de l’IA principalement agentique.
Pourquoi c’est important
C’est un peu une lapalissade, mais un standard dit ouvert mais détenu par un seul fournisseur reste à la merci de ses priorités commerciales, surtout quand ce fournisseur, comme Anthropic, prépare son entrée en Bourse.
Surtout quand ce standard est aussi fondamental que les « Agent Skills ». Ce format répond à une limite très concrète de l’IA : un modèle sait beaucoup de choses mais ignore néanmoins tout des métiers et de la bonne manière de travailler dans l’entreprise où il s’exécute.
En lui fournissant des méthodes, des exemples et des outils réutilisables, on peut spécialiser un agent à faire un peu toujours la même chose, de la même façon, sans réentraîner le modèle ni répéter les mêmes consignes à chaque échange. Préparer un rapport selon les règles maison ou analyser des données suivant une procédure éprouvée devient un savoir-faire que l’on peut partager, mettre à jour et combiner avec d’autres compétences.
Les Agent Skills permettent de formaliser comment transmettre aux agents une façon de faire, bien au-delà de leur donner un simple contexte. Ils ne garantissent pas que le résultat sera sans erreur, mais ils rendent les tâches plus cohérentes et les résultats plus faciles à vérifier.
Se présentant sous forme d’un petit dossier constitué de simples fichiers ‘markdown’ (SKILL.md), de scripts et de documents exemples, ils constituent un actif indépendant des modèles que l’on peut appliquer à tous les agents compatibles. Or le format est déjà adopté par plus de 70 plateformes agentiques du marché (dont Claude, Claude Code, ChatGPT, Codex, Cursor, GitHub Copilot, etc.).
Quatre briques pour quatre couches
Voir les Agent Skills se transformer en standard plus formel est donc autant une nécessité qu’une bonne nouvelle. Pour donner une idée, un million de skills ont été publiés sur le seul registre skills.sh de Vercel. Leur standardisation permettra peut-être d’en améliorer la sécurité alors que les incidents agentiques se multiplient. La tribune évoquée plus haut rappelait d’ailleurs que ces petits dossiers embarquent des scripts exécutables dont la provenance reste difficile à vérifier, et le guide de sécurité promis par Anthropic reste toujours à écrire.
Trois autres formats clés de l’ère agentique ont également suivi cette semaine l’exemple des Agent Skills :
Open Responses d’OpenAI est un format commun imaginé par OpenAI (et publié en janvier dernier) pour formaliser le dialogue avec les modèles, quel que soit le fournisseur : mêmes requêtes, mêmes appels d’outils, même streaming. Vercel, Databricks, OpenRouter et Ollama le prennent déjà en charge. Mais Anthropic et Google gardaient jusqu’ici et gardent encore pour le moment leurs propres API.
OpenEnv, fruit d’un travail commun entre Meta et Hugging Face, fournit un cadre et une plateforme communautaire pour créer et partager des environnements d’entraînement et d’évaluation des agents. C’est notamment un outil précieux pour spécialiser un modèle sur ses propres processus et réduire les taux d’échecs.
OpenSandbox (proposé par Alibaba en mars dernier) est une API commune pour créer, piloter et détruire les bacs à sable où les agents exécutent leur code, que ce soit sur Docker ou Kubernetes. Un sujet brûlant, au moment où des agents dépassent leurs limites et ne cessent de s’évader de ces bacs à sable. Aujourd’hui, OpenSandbox standardise l’interface, pas le niveau d’isolation, qui dépend du moteur utilisé.
Une influence à double sens
Mises bout à bout, ces briques dessinent une pile agentique plus ouverte et interopérable : MCP connecte les outils, Open Responses les modèles, Agent Skills le savoir-faire maison, OpenEnv l’évaluation, OpenSandbox l’exécution.
Pour les DSI, l’enjeu se résume en un mot : réversibilité. Le vrai capital des entreprises n’est pas le modèle, loué et remplaçable, mais le contexte qu’elles y injectent. Des formats ouverts le rendent ainsi portable d’un fournisseur à l’autre.
Il ne faut néanmoins pas voir dans ces transferts à l’AAIF un geste totalement désintéressé : en plaçant leurs formats sur un terrain neutre, les fournisseurs rassurent leurs clients sur le risque d’enfermement et transforment leur avance en standard de toute l’industrie.
Reste la question du pouvoir. Comme nous le relevions il y a deux semaines (cf. Open source en Europe : beaucoup de code, peu de pouvoir), les membres fondateurs de premier rang de l’AAIF sont tous américains. L’Europe écrit déjà une bonne partie du code. Il serait temps qu’elle tienne aussi la plume et se montre plus active sur les différentes briques de l’ère agentique, des briques toujours en construction.
Photo : Julia Taubitz / Unsplash
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