Empêtré dans ses problèmes relationnels avec l’administration Trump, Huawei envisage son avenir sans technologies américaines. Et suggère à l’Europe d’en faire autant…

Toujours plus ou moins banni par l’administration américaine, Huawei cherche depuis plusieurs mois à acquérir une totale autonomie vis-à-vis des technologies américaines. D’après différentes sources, le constructeur chinois se retrouverait donc contraint de commercialiser en Europe son prochain haut de gamme, le Mate 30 qui sera officiellement annoncé le 19 septembre, sans les services et apps de Google (notamment sans Play Store et sans Gmaps). L’appareil fonctionnerait sous la version « open source » d’Android et non sous l’édition « Google ». Au passage, on notera que Huawei n’avait pas été convié cette semaine au lancement d’Android 10, Xiaomi ayant été le seul Chinois invité. Ce constructeur n’a pas encore été banni par l’administration Trump mais une telle hypothèse ne peut être exclue à moyen terme.

Une suggestion diplomatique

Dans une interview au journal Handelsblatt, Eric Xu, Deputy Chairman de Huawei, confiait que le conflit avec le gouvernement américain ne se résoudrait pas en quelques semaines ou même quelques mois. D’où l’importance pour le groupe de se départir des technologies américaines à commencer par Android et Windows. C’est pourquoi le groupe a développé son propre système d’exploitation même s’il compte continuer à utiliser Android dans les prochaines années. Mais Eric Xu a également suggéré à l’Europe de développer son propre OS mobile en précisant que « si l’Europe disposait de son propre écosystème, Huawei l’embrasserait sans hésiter ».

Une vieille idée

L’idée n’est en réalité pas nouvelle. En 2016, certains députés de l’assemblée nationale avaient lors du projet de loi numérique appelé de leurs vœux la création d’un « OS souverain français ». Une idée largement rejetée à commencer par Guillaume Poupard, le directeur de l’ANSSI, pour qui cette proposition était « technologiquement un non-sens ». L’ANSSI a depuis poussé son projet « Clip OS », un système open source basé sur un Linux durci avec une approche très participative et l’idée d’avoir un OS quelque peu différent de la masse pour sécuriser des infrastructures critiques.
L’idée d’un OSE (Operating System Europe) est également régulièrement relancée en Europe.
Et les projets d’OS mobile open source foisonnent dans tous les sens : Tizen (qui équipe les TV de Samsung et a le soutien de la Linux Foundation), Plasma OS, pmOS, PureOS/Librem, Sailfish OS, Ubuntu Touch (abandonné par Canonical mais maintenu en vie par UBports), « /e/ » (anciennement Eelo, initié par Gaël Duval) ou encore LineageOS.

La clé c’est l’écosystème, pas l’OS

Le problème c’est que toutes ces approches sont pleines de bonne volonté et ne sont pas dénuées de bons arguments mais elles font la part belle à l’OS, comme si un système d’exploitation était une chose parlante pour le grand public et avait encore un véritable intérêt. Ce qui compte, c’est l’écosystème. Et bâtir un écosystème est une tâche autrement plus ardue et complexe, d’autant que plus le temps passe plus la mission s’avère impossible ! Nokia n’y est pas arrivé, BlackBerry a échoué et même Microsoft a fini par jeter l’éponge sur Windows Mobile ! Certes, les PWA (Progressive Web App) donnent aujourd’hui une opportunité d’avoir un jour une plateforme logicielle unique pour tous les OS et tous les appareils, ce qui résoudrait le problème de l’écosystème d’apps. Mais on est encore très loin de voir cette vision se concrétiser.
Construire un écosystème mobile impose de convaincre à la fois des milliers de développeurs de faire un effort supplémentaire et des centaines de millions d’utilisateurs dont la très grande majorité n’a aucune envie de se départir de ses habitudes et de ses équipements. Qu’on l’admette ou pas, la réalité est que les utilisateurs sont globalement satisfaits d’Android et iOS. L’Europe n’a probablement pas assez de cohérence, d’unité, et de résidents pour arriver à imposer un écosystème concurrentiel. Pour les opposants à une telle initiative « s’y attarder ne serait encore qu’une inutile perte de temps et d’argent de la commission européenne ».

Huawei a de son côté développé son propre système dévoilé durant l’été : Harmony OS. De façon assez surprenante, celui-ci ne s’appuie pas sur un noyau Linux mais sur un nouveau micro-Kernel développé en interne. La volonté de Huawei est de placer son OS en open source, se considérant comme l’initiateur du projet et non son propriétaire. Toutefois, le constructeur n’est pas dupe. La route est encore longue. Son intention à court terme est de continuer à s’appuyer sur la version open source d’Android et convaincre les éditeurs d’apps de publier leurs oeuvres sur son propre store (Huawei App Gallery). La démarche fonctionne en Chine où le Play Store est interdit. Mais en Europe, ça sera bien plus délicat. Harmony OS est présenté comme « un système pour le futur ».
Même s’il devrait être inauguré dès cette année sur un téléviseur Honor, Huawei ne cache pas qu’il lui faudra encore 2 ans pour arriver à un OS abouti et au moins cinq ans pour construire un écosystème tout au moins en Chine. À condition d’arriver à séduire des concurrents afin de ne pas être seul… Peut-être Huawei espère-t-elle voir l’administration Trump bannir d’autres constructeurs chinois pour accélérer le mouvement…