Sans développeurs, pas de nouvelles applications informatiques. Pour revaloriser ce métier dans notre pays, de nouvelles écoles, dont celle de Xavier Niel, tentent de pallier les problèmes de formation.

Une nouvelle box ? Un téléphone révolutionnaire ? Rien de tout ce à quoi Xavier Niel nous a habitués. Sa dernière annonce, tonitruante comme à son habitude, a surpris tout le monde. Il s’agit, en effet, d’un organisme d’un genre particulier : une école de programmation. “ Nous allons faire le boulot que l’Education nationale ne fait pas ! ”, a lancé le célèbre fondateur de Free. On n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Baptisée 42 (allusion à un roman de science-fiction de Douglas Adams), elle a vocation à pallier le manque de spécialistes du digital dont souffrent nos entreprises. Objectif affiché : trouver 1 000 “ petits génies ” de demain.

Aux codes, citoyens ! Car l’heure est à la mobilisation générale. Les entreprises françaises du numérique, surtout les jeunes pousses innovantes, rencontrent les pires difficultés pour trouver des candidats aux postes de développeurs, ces spécialistes informatiques qui bâtissent les applis et les logiciels d’aujourd’hui et de demain. Il suffit que l’un d’entre eux manque à l’appel pour qu’un projet soit retardé… et que la société soit obligée de repousser le lancement de la nouvelle version de son site ou de son programme. Un drame en termes de compétitivité.

D’après le baromètre réalisé par Apollo (conseil et courtage) et l’Afdel (Association française des éditeurs de logiciels) en novembre dernier, 91 % de ces éditeurs ont eu du mal à trouver des programmeurs en 2012 pour leur service de recherche et développement. Embaucher devient particulièrement délicat dans les métiers du Web et de la mobilité.

“ Depuis quatre ans, avec l’essor de l’e-commerce et du marketing digital, la demande a explosé. Et les écoles ont du mal à suivre ”, observe Jacques Froissant, fondateur du cabinet Altaïde, spécialiste du recrutement en nouvelles technologies. Une tension assez paradoxale à l’heure où la France comptait, à la fin 2012, 36 500 demandeurs d’emploi dans l’informatique (soit un taux de chômage de 7 %), tous métiers confondus. Un chiffre en augmentation de 13,4 % par rapport à celui de 2011.

Pour Xavier Niel, le coupable tout désigné serait donc l’Education nationale, incapable de répondre aux besoins quantitatifs des acteurs du numérique. Pire ! Le système accoucherait de profils inadaptés. “ Beaucoup d’employeurs voient passer les CV de candidats qui se disent informaticiens, mais à la formation trop théorique au regard des besoins du marché ”, constate Nicolas Sadirac, le directeur général de 42, égratignant au passage le cursus universitaire, mais aussi certaines écoles d’ingénieurs.

Artisanat. Selon lui, c’est en codant qu’on devient développeur. Ce métier est finalement proche de l’artisanat. Un constat que partage Fabrice Bardèche, le vice-président du groupe Ionis, qui regroupe des écoles d’informatique dont l’Epitech (cofondé par Nicolas Sadirac) et l’Epita. “ La programmation informatique a été délaissée par les écoles d’ingénieurs il y a une vingtaine d’années. Peu d’entre elles s’intéressent réellement à la construction d’une application. Elles se contentent d’enseigner des algorithmes. ”

Et de colporter auprès de leurs étudiants une image négative du métier de développeur, souvent considéré comme un “ ouvrier de l’informatique ”. Le mal est même encore plus profond. La filière informatique, assimilée aux autres cursus scientifiques, souffre d’une désaffection préoccupante. “ L’école d’ingénieurs n’est plus à la mode. Nous subissons une régression de nos effectifs et, a fortiori, des candidats au métier de développeur. Il y a tout un travail de sensibilisation à mener ”, s’exclame David Brun, directeur du développement économique de l’Isen, une école d’ingénieurs généraliste.

Singularité française. Même sur le marché du travail, la fonction de développeur n’est pas valorisée. Ce sont celles de management qui ont la cote. Le développeur est situé en bas de l’échelle sociale. Il s’agit d’un poste transitoire, permettant d’accéder à celui de chef de projet ou de responsable. “ Malheureusement, dans notre pays, la réussite se mesure au nombre de personnes situées en dessous de vous dans la hiérarchie, pas à votre expertise technique. C’est une vraie différence par rapport aux pays anglo-saxons ”, regrette Daniel Cohen-Zardi, président de Softfluent et fondateur du mouvement “ Fier d’être développeur ”.

Outre-Atlantique, les deux filières d’évolution, management ou expertise technique, coexistent. Sans que l’une ne prenne l’ascendant sur l’autre. Résultat : certains spécialistes du code, surtout dans la Silicon Valley, sont considérés comme des stars et très bien payés. Un phénomène très rare en France. Le salaire moyen d’un programmeur américain tourne autour de 60 000 euros par an. Quasiment le double de son homologue français, dont l’expertise, de plus, est rarement reconnue par les managers, indifférents aux contraintes du métier. Pour eux, il n’est qu’un “ pisseur de code ”. Aux Etats-Unis, par contre, son avis est davantage pris en compte, observe Daniel Cohen-Zardi.

Mais comment expliquer le décalage grandissant entre le nombre de chômeurs dans l’informatique et le ressenti des recruteurs ? En grande partie en raison d’un mode d’embauche trop formaté. “ Les employeurs recherchent toujours le mouton à cinq pattes ”, déplore Régis Granarolo, président de l’association professionnelle des informaticiens Munci.

En clair, ils veulent des profils hyperciblés : bac + 5, jeunes diplômés d’une école d’ingénieurs, souvent franciliens, formés aux technologies du moment. “ Pour correspondre aux critères demandés, il faut vraiment être au goût du jour. Je recommande aux candidats de mener une veille technologique permanente ”, confirme à demi-mot Stéphane Boukris, directeur associé d’Ametix, un cabinet spécialisé dans le recrutement Web.

Jeunes et corvéables. En effet, les technologies évoluent à vitesse grand V et se reposer sur ses acquis, c’est risquer de rester sur la touche. En ce moment, les entreprises s’arrachent les développeurs spécialistes du Web. “ Un candidat qualifié pourra prétendre à 35 000, voire 40 000 euros par an ”, observe Stéphane Boukris.

En revanche, celui dont les compétences technologiques sont moins à la mode aura du mal à trouver un emploi. De plus, la tendance est très clairement au jeunisme. Les plus de 30 ans sont devenus carrément indésirables dans cette profession. “ A 40 ans, si vous êtes encore développeur, on vous regarde bizarrement ”, constate Daniel Cohen-Zardi.

Dans l’esprit de beaucoup d’employeurs, le développeur est forcément jeune… et corvéable à merci. A fortiori dans les SSII qui, ces dernières années, ont massivement recouru à des jeunes, inexpérimentés et moins chers ? quitte à passer par l’offshore ? et ce, afin de tenir leurs marges face à la pression tarifaire de leurs clients.

Conséquence, le passage au grade de chef de projet est de plus en plus rapide : au bout de deux ou trois ans en moyenne, contre au minimum cinq ans il y a une dizaine d’années. Du coup, “ les programmeurs expérimentés sont devenus rares ”, note Régis Granarolo. Daniel Cohen-Zardi va même plus loin. “ Tous ceux qui avaient acquis une grande expertise ont quitté le milieu ”, observe-il. Certains sont ainsi devenus des consultants indépendants.

Mobilisation générale. La communauté du numérique a donc décidé de se mobiliser pour former davantage de jeunes diplômés. Avant même la création de 42, des écoles dites de nouvelle génération ? Eemi (Ecole européenne des métiers de l’Internet), Web School Factory, Sup’de Web, Cifacom, ou encore Sup’Internet ? ont émergé. Elles offrent des enseignements globaux comprenant le développement, le design, l’e-marketing et la communication.

De son côté, le gouvernement affiche sa bonne volonté. Dans sa feuille de route pour le numérique, présentée début 2013, il s’est fixé comme objectif 3 000 nouveaux informaticiens de plus chaque année dans ce domaine en 2017. Certains regrettent que d’autres voies ne soient pas davantage explorées : la formation continue auprès des chômeurs, par exemple, ou encore la validation des acquis de l’experience. “ Les cursus assortis d’une promesse d’embauche se révèlent efficaces ”, soutient Régis Granarolo.

Mais avant d’accroître le nombre de développeurs, encore faut-il susciter des vocations. Et rien de tel pour allumer l’étincelle que d’être initié très tôt aux B.A-BA du code. D’où cette idée, qui fait doucement son chemin, de l’apprentissage de la programmation dès l’école.

Depuis la rentrée dernière, les lycéens de terminale S peuvent suivre un nouveau cursus (en option) d’enseignement sur l’économie digitale. Un début. Une initiative qui rappelle celle du mouvement américain Code.org, qui milite pour l’apprentissage du développement logiciel par tous les étudiants. Une initiative soutenue par une quantité impressionnante de personnalités du numérique, tels Mark Zuckerberg, Eric Schmidt ou encore Bill Gates.

Crédit photos : Inédit Architecture.

Technologies Web : des salaires en hausse

Les salaires dans la programmation Web sont en hausse, ce qui témoigne d’une forte demande sur ce secteur. Ils varient fortement en fonction de l’expertise et des connaissances complémentaires. Un développeur PHP pourra ainsi prétendre à 30 000 euros par an, mais on note des écarts de rémunération de plus de 4 000 euros pour ceux qui possèdent des compétences en matière d’environnement de programmation (Zend, Symfony…) et de catalogue produit (Drupal, Magento…).

La rémunération des développeurs Java reste plus élevée. La demande sur les compétences en technologies mobiles explosant, c’est sur ce domaine que l’inflation est la plus forte.

Avec l’école 42, Xavier Niel veut former les génies du XXIème siècle

Le fondateur de Free a voulu une école en rupture avec le système éducatif traditionnel. Les règles pour y rentrer seront donc à mille lieues de celles pratiquées dans le circuit classique. L’inscription est ouverte à tous ? de 18 à 30 ans ? sans conditions de diplôme, pas même le bac. Lors de leur inscription en ligne, les candidats passeront une série de tests rapides censés discerner leurs capacités à apprendre l’informatique. De cette présélection émergeront environ 4 000 personnes, qui suivront au cours de l’été un test grandeur nature, soit un mois de cours et de travaux pratiques intensifs.

Seuls 1 000 élèves reviendront à la rentrée de novembre, pour au moins trois années de formation aux différents métiers de l’informatique. Sont visés en priorité par cette iniative la population de ces “ 200 000 jeunes qui sortent chaque année du système scolaire sans aucune qualification ”. Des jeunes parmi lesquels se trouveraient les petits génies de demain. “ Il n’y a pas besoin d’être bon en maths pour être bon en programmation ”, aime à répéter Nicolas Sadirac, le futur directeur de 42 (et fondateur de l’Epitech) débauché par Xavier Niel.

Quant à la pédagogie, elle s’inspire de celle pratiquée depuis quinze ans par Nicolas Sadirac : une approche par projets, assortie d’une collaboration entre les élèves. Les enseignants étant considérés comme des “ encadrants pédagogiques ”. La création de l’école a été plutôt bien accueillie par ses concurrents. “ Xavier Niel a le mérite de faire bouger les lignes. Tout changement est bon à prendre dans le système éducatif ”, affirme David Brun, directeur du développement économique de l’Isen, une école d’ingénieurs généraliste.