L’essor des nouvelles technologies fournit l’occasion d’imaginer une pléthore de nouveaux services destinés à faciliter la vie des seniors. Ce marché considérable est encore mal exploité, et les pouvoirs publics y voient un relais de croissance.

Roméo mesure 1,43 mètre. Sa petite taille ne l’empêche nullement d’assister, chez elles, les personnes âgées dont la mobilité est réduite. Et Roméo se révèle particulièrement serviable. Il peut aller chercher un objet à l’étage, apporter un verre d’eau, retirer un plat du four, ou encore ranger des ustensiles qui ne sont pas à leur place. Roméo n’est ni un enfant ni une aide à domicile, mais un robot perfectionné conçu par la société française Aldebaran. Il s’agit d’un ambitieux projet fédérant la crème des laboratoires de robotique français et financé par le pôle de compétitivité Cap Digital. La commercialisation aux particuliers à domicile n’est pourtant pas pour tout de suite…

Sans surprise, 84 % des 55 ans et plus souhaitent rester le plus longtemps possible à domicile. Les pouvoirs publics en ont pris conscience. Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, et Michèle Delaunay, ministre déléguée chargée des Personnes âgées et de l’Autonomie, ont ainsi participé au lancement de la Silver Valley (en écho à la Silver Economy, économie des cheveux gris), un creuset d’entreprises au service de cette population. La promotion de cette filière a pour objectif de répondre aux besoins croissants tout en favorisant l’emploi et l’innovation.

Seniors 2.0. Sur ce marché, la France part avec des atouts. Le savoir-faire de nos sociétés est reconnu. L’opérateur Orange propose déjà depuis quelques années, via son entité Orange Healthcare, des solutions pour le maintien à domicile. L’industriel Legrand, qui a racheté en 2011 Intervox – spécialiste des terminaux de téléassistance -, est devenu incontournable dans le domaine de la domotique.

Le groupe a ainsi développé un système capable de connecter les dispositifs domotiques avec un terminal de téléassistance. En cas de chute ou de détection de fumée chez une personne âgée, un central est prévenu et les actions adéquates sont déclenchées automatiquement dans le logement afin d’améliorer la sécurité. Autre spécialiste de la domotique, Somfy met à disposition des retraités des volets roulants reliés à l’alarme, ou encore une box qui, commandée à partir d’un smartphone, coordonne l’électricité, le chauffage ou l’ouverture des portes.

Des fabricants de téléphones ont également conçu des appareils spécifiques. Le Suédois Doro, dirigé par le Français Jérôme Arnaud, représente un bel exemple de réussite dans ce domaine. Il commercialise un mobile simplifié qui s’adresse surtout aux personnes âgées n’en ayant jamais possédé. Enfin, l’Hexagone compte quelques pépites qui ont su repenser les objets du quotidien et y ont associé toute une gamme de services. Coexistent ainsi Withings, spécialiste des appareils connectés de suivi de la santé, Zodianet ou Lifedomus, dont les boîtiers reliés à un ordinateur ou un smartphone commandent les systèmes domotiques, ou encore Technosens qui propose le produit E-Lio. Mi-télécommande, mi-téléphone à touches, il permet de communiquer avec ses proches directement sur son écran de télévision.

Sur le segment du maintien à domicile et de la télésanté, par exemple, les expérimentations se multiplient sans jamais atteindre le stade de l’industrialisation et du déploiement généralisé. Il existe beaucoup d’acteurs, qui ont du mal à se coordonner : professionnels du médical, du sociomédical, de l’aide à la personne et de la technologie. Le relais de croissance n’est pas encore là. “ La faute en revient principalement au financement qui est émietté entre communes, conseils généraux, caisses de retraite et mutuelles ”, analyse Nadia Frontigny, vice-présidente de l’activité Care Management d’Orange. Pour l’heure, la grande majorité des professionnels qui se penchent sur l’économie des seniors cherche à séduire en priorité les établissements collectifs : Ehpad (maisons de retraite) et hôpitaux.

Ce secteur est tiré par les d’appels d’offres de délégation de service public et se révèle plus aisé à aborder, car moins coûteux commercialement, que la vente directe aux retraités à leur domicile. Mais la filière souffre d’un autre handicap : l’inadéquation entre la théorie et la réalité “ Les start up ont souvent une approche strictement technologique. Les deux grandes erreurs que l’on observe le plus sont la création de solutions incompatibles avec les ressources financières des utilisateurs (seniors, familles ou professionnels), d’une part, et le manque de stratégie commerciale, d’autre part ”, relève Benjamin Zimmer, responsable du développement et de l’innovation chez Sol’iage (association à l’origine de la création de la Silver Valley). Même un grand groupe comme Orange s’est par le passé cassé les dents en développant une offre “ téléassistance mobile ”, avec Mondial Assistance, pour finalement l’abandonner, faute de succès.

Enfin, un comité de filière doit plancher sur des propositions de façon à mieux structurer le marché. Ces initiatives ont pour objectif immédiat de donner un coup de projecteur sur ces technologies en mal de notoriété et de publicité. Beaucoup estiment, en effet, que c’est d’une campagne de communication forte que ce secteur a besoin en premier lieu. “ Le temps d’acceptation d’une nouvelle technologie est long, encore plus chez les seniors. Il faut donc communiquer pour évangéliser le marché ”, estime Benjamin Zimmer. D’autant que la génération actuelle de retraités, en moyenne peu familiarisée aux nouvelles technologies, est souvent difficile à convaincre. Une campagne de communication à destination des utilisateurs et des professionnels a d’ailleurs été nécessaire dans les pays pionniers (Corée du Sud, Japon…) pour booster le marché.

Subventions. Autre piste : faire en sorte que ces solutions deviennent partie intégrante du foyer, au même titre que la télévision ou l’ordinateur. “ Il ne faut pas développer des technologies s’adressant exclusivement aux seniors, mais concevoir des produits intergénérationnels répondant à des usages variés ”, estime Benjamin Zimmer. Frédéric Serrière, du cabinet Senior Strategic, est plus radical. Selon lui, ce secteur ne décollera que si on accorde des subventions, comme pour les panneaux photovoltaïques, afin d’aider les personnes âgées à s’équiper. En attendant que les “ papy­boomers ”, plus familiarisés avec les nouvelles technologies, prennent le relais.

D’autres militent, à l’instar d’Orange, pour la création d’un opérateur de services à la personne, capable à la fois de mobiliser les financements disponibles pour chaque individu et d’assurer leur accompagnement. Une labellisation des offres de services semble aussi une piste privilégiée. Toutes ces réflexions sont au cœur des discussions du comité de filière Silver économie. Animé par Gilles Schnepp, PDG de Legrand, il vise à élaborer un contrat de filière et des propositions qui seront rendues publiques en octobre 2013. Une étape indispensable pour que Roméo devienne un jour un succès commercial.

Crédit photo : Sigismund von Dobschütz.

Une génération de seniors peu familiarisée avec les technologies

Le taux d’utilisation des produits high-tech est corrélé à l’âge chez les seniors. A l’heure actuelle, 45 % d’entre eux disposent d’un ordinateur à domicile. Mais ce sont les 50-60 ans et les 61-65 ans qui restent les plus équipés (69 % et 56 %). Ce chiffre tombe à 24 % chez les 66-70 ans. Cela explique que la génération actuelle de personnes âgées soit peu réceptive lorsqu’on lui parle de technologies. D’où la difficulté des acteurs à pénétrer ce marché. Source : Doro (étude Senior Strategic menée auprès d’un échantillon de 1 534 personnes âgées de 50-75 ans, en février 2013)

La Silver Valley, vitrine des produits et des services dédiés aux Seniors

La Silver Valley a été inaugurée le 1er juillet dernier par Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, et par Michèle Delaunay, ministre déléguée chargée des Personnes âgées et de l’Autonomie. Située à Ivry-sur Seine, non loin de l’hôpital Charles Foix, fleuron de la gérontologie, elle a pour but de bâtir un écosystème propice au développement de l’économie des seniors en Ile-de-France. Lancée par l’association Sol’iage, qui fédère depuis trois ans des acteurs impliqués dans le bien-vieillir, la Silver Valley regroupera dès 2014, sur 5 000 mètres carrés, un showroom, des laboratoires de recherche de grandes entreprises, des PME et une pépinière de start up. Objectif : rapprocher les acteurs spécialisés dans les offres de biens et de services pour les personnes âgées, des industriels et des financiers.

Au-delà des acteurs technologiques, la Silver Valley rassemble des sociétés du médical, du bien-vivre, du service à la personne et de la cosmétique. “ Avec un Français sur trois âgé de plus de 65 ans en 2020, les seniors sont devenus un défi sociétal et une opportunité de marché. Nous voulons que la Silver Valley soit un référent international sur la problématique du vieillissement ”, insiste Jérôme Arnaud, président de Sol’iage. De ce creuset d’entreprises, l’association espère voir émerger les champions français de demain. A ce jour, la Silver Valley compte 50 sociétés, employant au total 645 salariés pour 150 millions d’euros de chiffre d’affaires. Robots d’assistance, téléphones fixes ou mobiles, bracelets électroniques, dispositifs antichute et de téléassistance sont autant de produits développés par ces acteurs. D’ici à cinq ans, ses promoteurs prévoient d’accueillir 300 sociétés (soit environ 5 000 emplois) et de générer entre 1 et 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires. A terme, le gouvernement espère que ce pôle de compétences atteindra une croissance proche de celle de la Silicon Valley américaine, soit 12 % par an.