L’ écart ne doit pas se creuser entre digital et informatique.

Je côtoie beaucoup-beaucoup de confrères. Et je côtoie beaucoup-beaucoup de patrons d’entreprise, des gens éminemment intelligents puisqu’ayant des amis bien informés qui, au détour d’une partie de golf ou d’un voyage en avion, se font conseiller sur la stratégie digitale de leur entreprise.
Je côtoie aussi des « VP », des vice-présidents aussi gonflés d’orgueil que leur sens du digital est dénué de sensibilité.

Je leur explique la théorie du grand écart, plus connu sous le nom de l’élastique moldave.

Le concept est simple. Vous arrimez un élastique sur votre pouce gauche, vous saisissez l’autre extrémité entre le pouce et l’index de la main droite, vous le mettez en face de votre œil pour bien viser et vous commencez à tirer dessus.
La partie qui reste vers votre visage, c’est votre direction informatique. Tout près de l’œil, pour bien viser, tout près du cerveau pour bien comprendre.
La partie de l’élastique qui vous éloigne de votre cerveau (et de votre œil normalement), c’est le « Digitaaaall » (avec une majuscule et à prononcer à la façon snob du XVIème arrondissement). Cette partie-là vous fait rêver : elle vous indique la stratégie, la cible, la vision, la démarche, les îles de la tentation du profit engendré par le digital.

Ça marche bien, au moins pendant un temps, si la tension n’est pas trop importante.

À travers cette image, je veux illustrer le fait que le décalage ne doit pas être trop grand sous peine que le dispositif lâche. Beaucoup de mes confrères me rapportent que le digital séduit quand l’informatique « emmerde ». C’est la vérité. Souvent pétri d’un jargon propre à son écosystème, le CDO, ou Digitaaaall VP, ou Digital Head of UX Interface of the World, tient des propos que lui seul peut comprendre, mais qu’aucun VP n’osera contredire histoire de ne pas être celui qui dit ce que les autres pensent tout bas (voir « Mais, le roi est tout nu ! » pour la référence).
Et on doit le reconnaître aussi, son expérience l’a souvent amené à exploiter des logiciels ou des solutions jamais utilisées côté DSI et dont nous ne soupçonnons même pas l’existence. Son espace-temps n’est aussi pas le même. Son horizon se limite souvent à être le plus « responsive » pour « fiter » aux « trends » du marché.

Blague mise à part, quand un Digital Head pointe son nez dans une structure non digitalisée, c’est un peu le choc des cultures avec la DSI, mais parfois aussi avec le marketing et parfois aussi avec le Codir, bien que cela soit plus rare.
L’autre avantage qu’il a, c’est qu’il peut le plus souvent repartir d’une feuille quasi blanche avec un écosystème qu’il peut reconstruire de A à Z. Donc, généralement, aucune contrainte technologique du moment que la cible fasse rêver. Il a aussi, « pour apporter plus de valeur à l’entreprise », la capacité à faire passer la refonte complète d’un pan du SI à coup de centaines de milliers d’euros, pour faire finalement peu ou prou la même chose que ce que vous vouliez faire depuis cinq ans et qui coûtait en fait dix fois moins cher.

Revenons à cette histoire d’élastique. Vous l’aurez compris, le seul détail qui cloche c’est quand vous tirez trop sur l’élastique. Logiquement l’élastique cède, car la tension s’est exercée trop fortement au bout de votre pouce gauche. Traduction : le CDO s’est pris les pieds dans le plat et a perdu à la fois la DSI et le Codir.
Le second effet kiss-cool, c’est que tout le chemin parcouru par l’élastique mis en tension vous revient… en pleine figure, inflige au pouce droit une bonne douleur, et parfois même poursuit son chemin vers l’œil acéré de votre Codir, qui doit l’avouer, à défaut d’avoir eu le compas dans l’œil… Vous me suivez ? Ça fait mal, hein ?

Comment éviter ce désagrément, alors ? Ce petit triptyque œil – main droite – pouce gauche (Codir – DSI – Digital) peut fonctionner. À condition toutefois de respecter certaines règles de distances (et non de distanciation…) : l’œil pas trop loin de la DSI ; la DSI pas trop loin du digital.
Le digital doit montrer la voie, la DSI doit suivre et s’adapter, et entraîner aussi le Codir dans le sens d’une progression qui emmènera tout le monde.

De façon moins imagée, il est important de réserver des moyens aux systèmes d’information et de ne pas se laisser aveugler par la valeur potentielle promise, par la « promesse client » du digital. L’équilibre est délicat à trouver, et il faut savoir renforcer son socle technologique avant de vouloir rêver à quelque chose qui peut vous rapporter la Lune… ou vous claquer entre les doigts. Préserver le bon équilibre entre digital et DSI, c’est les mettre en partenariat, avec des limites de responsabilité bien définies, car chacun peut apporter beaucoup à l’autre. Le socle technologique versus la modernité, le tout pour une efficacité accrue. Comme dirait l’autre, seul on va vite, en groupe on va plus loin. Tout dépend si vous voulez nager 50 mètres ou traverser la Manche…