Nous nous étions quittés le mois dernier sur cette injonction caricaturale du dirigeant d’entreprise pour son DSI : « Pourquoi n’aviez-vous pas déployé les outils favorisant le télétravail plus tôt ? C’est tellement pratique ! » Bien heureusement, c’était une pure fiction, et je suis certain qu’aucun de vous n’a eu ce genre de réflexion… Ah, j’en vois qui sourient…

Au-delà des plateformes techniques, des tuyaux réseaux et des applications, il est vrai que les solutions de visioconférence, de partage collaboratif, de « digital workplace » ont nécessité de poursuivre un certain niveau d’activité dans notre branche. Parfois même, la période de crise a été l’occasion pour certains clients de travailler sur des sujets de fond, des projets laissés habituellement de côté sous le feu du quotidien (dette technique, ne t’éloigne pas trop, tu nous manquerais !).

Mais souvent, il a été difficile de conserver certaines missions en cours ou à venir.  Il a fallu revoir les plannings, gérer les intercontrats « imprévus », et choisir entre chômage partiel (que quelques confrères ont su utiliser avec beaucoup de vélocité, mais que voulez-vous…), maintien des activités, activation de projets poussiéreux, demande aux collaborateurs de poser des congés…
Cela a forcément créé une certaine tension sociale : « Lui déclare garder ses enfants, mais on m’a dit que… », « Elle dit avoir une personne à risque chez elle, mais je crois que… ».
Pour ce qui a été conservé, avec mes collaborateurs comme avec mes clients, il a fallu s’adapter et trouver très vite de nouveaux modes de fonctionnement. « Nouveaux » : j’exagère, disons que ceux qui tenaient jusque-là absolument à ce que nos prestations se fassent in situ ont trouvé que notre capacité à travailler à distance était finalement plutôt bonne.

Et pourtant, dans un métier d’accompagnement et de conseil, la présence physique, la proximité sont tout de même bien utiles et permettent de recevoir tous ces fameux signaux faibles, cette communication non verbale qui peut vraiment faire défaut en télétravail… Mais puisque nous n’avions pas le choix, nous nous en sommes contentés, nous avons appris à être peut-être plus factuels, et moins intuitifs ; plus concrets, mais peut-être parfois moins inspirés. Certaines missions, certaines prestations se font indifféremment à distance ou sur site : lorsqu’il s’agit de rédiger un rapport d’audit ou une étude d’intérêt, peu importe où l’on se trouve, dès lors qu’on peut accéder aux informations complémentaires qu’il faut toujours glaner au dernier moment… auprès des bons interlocuteurs. Cela se fait très bien à distance, avec la discipline et les disponibilités associées. La distanciation sociale est ainsi naturelle…

Et puis n’oublions pas qu’on peut compenser quelque peu la frustration de ne pas avoir de relations « réelles » avec son écosystème par un certain plaisir à travailler en chemise-cravate, mais en caleçon ; à finir de se préparer environ 90 secondes avant le début de la réunion, sans être en retard ; à envoyer un message à son vieux complice pendant la visioconférence pour critiquer gentiment la déco chez celui-là ou la coupe de cheveux de celle-ci. Même les bingos des consultants sont remplacés : on cherche la capture d’écran la plus idiote, la plus ridicule, chez soi ou, de préférence, chez les autres. Bref, on imagine de quoi se rendre l’emploi du temps plus léger.

Ce qui à l’usage a été davantage compliqué, ce sont les réunions de groupe, les kick-off, les réunions de restitution, bref les réunions où le collectif est important, où il faut emporter l’adhésion, où il faut mobiliser, transformer même. Difficile, au travers d’un petit flux vidéo, de faire passer toute l’énergie créatrice, la conviction et l’enthousiasme nécessaires pour faire avancer les choses.

J’ai vécu quelques réunions de ce type, en visioconférence, et c’est à mon humble avis une des limites du système. Probablement parce que la communication non verbale citée plus haut fait cruellement défaut, et que l’on ne sait pas qui dans l’assistance est plus sceptique, qui est notre « allié », qui est en difficulté et mériterait plus d’énergie. J’avoue à date ne pas avoir trouvé de réelle solution pour ce point-là en particulier. Une des facettes des relations sociales est sans doute de donner tout ce liant, cette cohésion de l’ensemble, cet égrégore de groupe qui n’est peut-être pas consciemment recherché ni installé, mais qui semble bien présent et fait défaut lorsqu’il est absent.

(Mal)heureusement, coté social toujours, les usages sur les réseaux n’ont été que peu modifiés : même s’il me semble avoir assisté à un peu moins de « on a gagné » et de « regardez comme on est beau », on a quand même toujours autant d’occupation d’espace plus que de partages qui cherchent à faire grandir l’autre. Les réseaux sociaux sont toujours aussi utiles, mais je ne suis toujours pas certain de savoir à quoi. Ah si : comme d’habitude, on détecte facilement les DSI qui aimeraient changer de poste par les soudaines mises à jour de leur profil et l’augmentation sensible de leurs contributions toutes plus utiles les unes que les autres. Rassurez-vous, cher lecteur : c’est aussi vrai côté prestataires.
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Par Gabriel Chataînois, Dirigeant d’une petite société de conseil
Gabriel Chataînois est le pseudonyme du dirigeant d’une société de conseil bien réelle