Philippe Limantour, directeur associé EY (en haut)
et Emmanuel Layot, senior manager stratégie IT

 

Les entreprises créent des solutions à l’image de leur modèle organisationnel. » Formulée en 1967 par Melvin Conway, un analyste programmeur, cette observation sociolo-ique montre que les interfaces informatiques sont le miroir des interfaces sociales entre les équipes qui les développent. La classique architecture « trois tiers » est ainsi le fruit de l’organisation en trois larges équipes : infrastructure, gestion de bases de données et développement des interfaces.
C’est pourquoi l’architecture des géants de l’Internet (Google, Apple, Amazon, Twitter, LinkedIn…) se fait le miroir de leur capacité à innover. Distribués en équipes autonomes de petite taille rassemblant toutes les compétences clefs nécessaires, les collaborateurs des fameuses « pizza teams » disposent de la plus grande autonomie.

DES ÉQUIPES PLURIDISCIPLINAIRES, DES API ET LE CLOUD
Dans ce type d’organisation, développeurs et responsables de production sont réunis dans chacune des équipes formées. Les cycles de mise en production semestriels ou annuels sont abandonnés au profit de rythmes hebdomadaires ou mensuels. Si une fonctionnalité n’est jamais utilisée, son existence est remise en question. L’accumulation de services logiciels crée en effet de la complexité, du risque, et accroît les coûts de maintenance. Cap, donc, sur la simplification.
Pour gouverner cette modularité, ces entreprises s’appuient sur un modèle de partage : les ressources informatiques et les données sont mises à disposition de chacune des équipes en self-service. Leurs interfaces techniques reposent sur des mécanismes standardisés et des contrats de services s’appuyant sur l’utilisation généralisée et systématique d’API. Chaque équipe peut ainsi suivre des cycles de vie différents.
Dans ce modèle, la technologie du cloud computing est essentielle, car elle garantit aux entreprises la répétabilité des processus, et leur permet de se consacrer à des tâches à plus forte valeur ajoutée, tout en conservant la maîtrise des coûts et de leur système d’information. Une plateforme cloud mutualisée doit se substituer aux multiples équipements informatiques en silos de chaque métier.

FAIRE CONVERGER LES ACTEURS CLÉS
Cette stratégie doit tout d’abord être écrite,  communiquée et partagée avec l’ensemble des collaborateurs et des partenaires de l’entreprise. La gouvernance doit s’adapter pour se rapprocher de celle existant entre une start-up et ses investisseurs. Un « Vision Keeper » doit être notamment nommé pour garantir le respect des engagements. Enfin, une part du système d’information sera sans doute gérée encore de longues années selon le modèle traditionnel. La DSI devra adopter une approche bimodale sous une gouvernance unique.
Pour mener à bien cette transformation, tous les services de l’entreprise sont concernés : les ressources humaines doivent établir un diagnostic, adapter leurs plans de formation et de recrutement, puis conduire le changement. Une approche en programme d’incubation doit être privilégiée pour faciliter une mise en œuvre rapide, sans procéder immédiatement à de vastes remaniements de l’organisation. Les nouvelles équipes peuvent ainsi être rapidement constituées, chacun restant rattaché à sa hiérarchie existante. Après avoir expérimenté concrètement la démarche, puis atteint une masse critique, il sera plus facile d’adapter durablement le nouveau modèle organisationnel.
Parallèlement, les achats doivent engager un  dialogue et une validation juridique avec leurs  fournisseurs pour étendre la nouvelle approche à l’écosystème des partenaires. Les fournisseurs devront également progressivement fournir des solutions découplées s’appuyant sur des API et des modèles de facturation à l’usage.
De leur côté, les financiers devront veiller à faire évoluer processus budgétaires annualisés et modèles de facturation, pour donner de l’autonomie financière aux équipes. Quant aux DSI, leur objectif consistera à construire un accès aux ressources en s’appuyant sur un modèle cloud.
C’est la réunion de tous ces éléments qui permettra de transformer les modèles organisationnels existants et d’adapter les systèmes d’information à la révolution digitale.