« De la prospective à l’action » : le Cigref somme la DSI de cesser d’acheter pour reprendre la main d’ici 2040

Gouvernance

Le Cigref sonne la fin de la DSI qui se contente d’acheter

Par Laurent Delattre, publié le 16 octobre 2026

Dans son nouveau rapport d’orientation stratégique 2026, le Cigref condense six années de prospective en cinq messages clés et dix principes d’action à l’horizon… 2040 ! Le Cigref voit loin. Un fil rouge parcourt néanmoins tout le rapport : face à l’IA, à l’inflation tarifaire des éditeurs et aux tensions géopolitiques, la fonction numérique doit reconquérir sa liberté d’action. En avant toute !

Le Cigref ne joue pas les devins. « Ce rapport ne cherche pas à prédire le monde de 2040, ce n’est pas l’objet de la prospective », prévient d’emblée Emmanuel Sardet, président du Cigref.
Bâti avec le cabinet Futuribles, le document intitulé « De la prospective à l’action » esquisse plutôt quatre futurs possibles en croisant deux axes : un espace numérique éclaté ou interopérable, des équilibres construits ou une conflictualité subie.

Dans le premier, le plus optimiste, des « puissances moyennes » s’allient pour inventer une troisième voie face au duopole sino-américain, et six nations pionnières fondent une « Communauté européenne du numérique et de l’énergie » qui mutualise les capacités critiques.

Dans le deuxième, les grandes alliances internationales laissent place à des « archipels d’alliances », souples et mouvantes, réunissant États, entreprises et laboratoires. Pour accéder aux GPU, à l’énergie ou aux réseaux de données, il faudra parvenir à intégrer ces cercles. Le DSI devra dès lors savoir négocier et nouer des alliances.

Les deux autres futurs font nettement moins rêver, si tant est que les deux premiers le fassent. Dans le « techno-féodalisme », une poignée d’empires technologiques privés devenus « des quasi-États » contrôlent toute la pile, des matières premières aux agents IA. « Le numérique cesse d’être un espace ouvert pour devenir un système féodal, structuré par des suzerains technologiques et des vassaux économiques », écrivent les rapporteurs.

Enfin, dans le quatrième futur possible, la « bipolarisation sino-américaine exclusive » engendre un « second Yalta » qui coupe le monde en deux blocs étanches où protocoles, modèles d’IA et câbles sous-marins bifurquent, chaque choix de fournisseur devenant un acte d’alignement géopolitique.

Petit détail peu rassurant en passant : ces deux derniers scénarios reprennent la logique de ceux déjà évoqués en 2021, alors que le Cigref constate que l’évolution du contexte va « dans le sens d’une confirmation, et même d’une accélération » de ces hypothèses. Glaçant.

Les messages clés ont ensuite subi un « stress-test » face à ces quatre futurs, pour ne garder que ce qui tient dans tous les cas. « Ces actions prises aujourd’hui sont les marges de manœuvre de demain », résume Emmanuel Sardet.

L’heure de la réappropriation

Le message le plus fort vise la DSI acheteuse. Le rapport l’invite à « réinternaliser de façon ciblée », à s’émanciper de certains progiciels et à créer des entités internes d’automatisation pour garder les savoirs métiers à la maison.

Le Cigref pousse même la prospective jusqu’à imaginer que les SaaS pourraient connaître le sort des mainframes : devenir de simples systèmes d’enregistrement, relégués aux couches basses du SI, tandis que les agents IA capteraient l’essentiel de la valeur applicative. Ce qui fera alors la différence, ce ne sera plus de produire ou d’acheter du code, mais de savoir concevoir les bonnes architectures.

Il faudra aussi parallèlement veiller à ne pas remplacer une captivité par une autre. Le Cigref met en garde contre une double dépendance : aux modèles d’OpenAI, Anthropic ou Google, mais aussi aux hyperscalers qui fournissent la puissance de calcul nécessaire. Reprendre le contrôle du code ne suffira pas si les infrastructures qui font tourner les agents restent entre les mains d’autres acteurs.

D’autant que la facture s’emballe, rappelle le Cigref : les hausses tarifaires atteignent 8,7 % par an depuis trois ans et les directions numériques anticipent +12 % par an sur les cinq prochaines années, selon l’étude Asterès 2026. L’IA sert désormais de « nouvelle frontière commerciale » pour justifier des grilles tarifaires opaques, tandis que les coûts de sortie sont évalués à 15 % du budget IT.

Le problème dépasse d’ailleurs les seuls budgets IT. Chaque année, l’Europe dépense près de 400 milliards d’euros dans le cloud et les logiciels. Mais 83 % de ce marché revient à des fournisseurs américains, selon l’étude Cigref-Asterès 2025 citée dans le rapport. Pour le club des DSI, cette dépendance agit comme un véritable « impôt technologique » : l’argent européen finance la R&D américaine plutôt que l’innovation locale. Autrement dit, la dépendance des uns nourrit l’innovation des autres.

L l’« ingénierie de sortie » devient stratégique. « La réversibilité de droit, assortie de clauses juridiques illusoires si l’architecture reste captive, peut être dépassée par une ingénierie de sortie garantissant la portabilité technique de fait », expliquent les rapporteurs.

Pour le Cigref il devient urgent de bâtir des plans de sortie chiffrés, d’établir des limites financières fixées avant la signature et, lorsque le risque d’enfermement est élevé, d’imposer des contrats courts de 24 à 36 mois.
Il recommande aussi d’étendre le FinOps à l’IA et de facturer aux métiers leur consommation réelle. Car, ce n’est pas à la DSI de régler seule la facture des tokens.

Une IA sous supervision

Sur l’IA, le ton se veut lucide. Le code s’écrit certes 300 % plus vite, mais les projets n’avancent au mieux que 30 % plus vite, rappelle le rapport en citant le NBER (National Bureau of Economic Research). Et pour étendre ces gains individuels à des processus entiers, les entreprises doivent d’abord résorber leur dette technique et harmoniser leurs architectures. Des chantiers de fond indispensables que les promesses de productivité de l’IA font souvent oublier voire nous les masquent.

Le rapport pointe aussi une menace plus commerciale : l’avènement du « Business-to-Agent » (B2A), dans lequel les entreprises ne s’adressent plus directement à leurs clients, mais aux assistants IA de ces derniers. Le Cigref craint une nouvelle vague de désintermédiation : après avoir confié aux plateformes les infrastructures et les logiciels, les entreprises risquent désormais de leur céder aussi la relation client. Ultime phase de l’enfermement.

Le Cigref invite aussi à sanctuariser le patrimoine informationnel face au Shadow AI (Zero Trust, garde-fous IA, authentification forte), à nourrir les modèles en données « fraîches » et à inscrire les compétences de supervision dans les référentiels métiers. Un « indice de robustesse », mêlant critères FinOps et GreenOps, filtrerait les projets selon leur utilité réelle.

Du Comex au mode dégradé

Reste la sacro-sainte « gouvernance ». Pour le Cigref, la fonction numérique doit impérativement s’ancrer au Comex, car l’éparpillement des prérogatives numériques dans les instances de décision constituerait « une vulnérabilité majeure ». Le rapport suggère même un « passeport numérique » pour acculturer comités exécutifs et conseils d’administration. Il recommande aussi de traquer les points de défaillance uniques, d’exiger des fournisseurs des preuves tangibles de continuité et d’entraîner conseil, Comex et DSI au mode dégradé, afin de transformer « les dépendances critiques subies en interdépendances choisies et maîtrisées ».

Le Cigref plaide enfin pour des alliances : exercices de crise inter-organisations, communs open source, action juridique mutualisée, préférence européenne dans les achats. Sans oublier le matériel, où allonger les cycles de vie et diversifier les architectures processeurs (x86, ARM, RISC-V) relève autant de la résilience que de la sobriété.

Pour le Cigref, la DSI doit donc redevenir une fonction d’ingénierie et de stratégie, et ne plus se contenter d’être une centrale d’achats technologiques. L’ensemble dessine un programme de reconquête en règle, avec un paradoxe en filigrane : réinternaliser ou entraîner les dirigeants aux crises réclame des compétences que les entreprises ont bien du mal à dénicher mais également des budgets qui sont justement grignoté par l’inflation des licences. Avant de de construire des marges de manœuvre pour 2040, il faudra déjà s’en trouver en 2027.

Illustration : mimi904 / Shutterstock

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