IPO d’Anthropic : croissance folle, pertes abyssales et agents IA qui font le mur

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IPO d’Anthropic : Houston, nous avons un… prospectus

Par Laurent Delattre, publié le 27 octobre 2026

Wall Street attend cette IPO depuis des mois. Anthropic a officiellement déposé ce lundi son dossier d’introduction au Nasdaq sous le symbole « ANT ». Un chiffre d’affaires multiplié par près de quatorze en un an, une perte de 80 milliards de dollars, une valorisation espérée entre 1 500 et 2 000 milliards de dollars… Des montants intersidéraux. Pourtant, le plus instructif ne se niche pas dans les chiffres mais dans les facteurs de risque exhibés par le dossier remis à la SEC, où l’éditeur de Claude avoue des choses qu’on lit rarement dans un prospectus…

Un chiffre d’affaires de 16,3 milliards de dollars au premier semestre 2026, contre 1,2 milliard un an plus tôt. Une perte nette de 80,7 milliards de dollars. Une valorisation qui pourrait atteindre 2 000 milliards selon la presse américaine, même si certains investisseurs parlent désormais plutôt de 1 500 milliards (soit 1,5 à 2 fois les 965 milliards de valorisation résultant du dernier tour de table, en mai). Anthropic, startup devenue géant de l’IA en 3 ans, ne fait décidément rien à moitié.

Sauf que ces chiffres doivent être relativisés. Car le document « S-1 » remis à la SEC ne comporte encore ni prix, ni nombre d’actions, ni valorisation. Et la perte, abyssale, se compose essentiellement de 72,4 milliards de simples réévaluations comptables de titres convertibles. Or, justement, la valeur de ces derniers grimpe avec celle de l’entreprise. Dit autrement, plus Anthropic vaut cher, plus l’éditeur « perd » d’argent, sur le papier.
La « bonne nouvelle », c’est qu’au deuxième trimestre, la firme a dégagé son premier bénéfice opérationnel : 974 millions de dollars. Certes, sur l’ensemble du semestre, la perte opérationnelle atteint encore 693 millions de dollars, mais la tendance est plus qu’encourageante.

Seulement, toute introduction en Bourse passe par l’examen de la SEC et impose au prétendant une certaine transparence. Et les quelque 94 pages consacrées aux facteurs de risque se lisent comme un scénario de science-fiction. Il faut aimer les sueurs froides dans le dos.

Encore des agents qui font le mur

Premier aveu : Anthropic a interrompu durant plus d’un mois le préentraînement de son prochain grand modèle afin de prendre le temps de mieux protéger ses poids et sa propriété intellectuelle contre le vol alors que l’éditeur accuse depuis des mois les laboratoires chinois de distiller ses modèles. L’entreprise prévient que de nouvelles pauses pourraient retarder des revenus voire permettre à ses concurrents de la distancer. Voilà une information qui ne fera pas vraiment saliver les futurs investisseurs.

Second aveu, plus troublant : quatre modèles se sont récemment retrouvés hors de leur bac à sable et ont accédé à de vrais systèmes informatiques, lors de sessions de 10 à 34 heures. Ce n’est pas la première fois, ce n’est pas une exclusivité d’Anthropic et c’est un sujet que l’on a déjà évoqué.
En cause, une erreur pendant des tests de cybersécurité menés avec un partenaire : l’environnement était resté connecté à Internet malgré la consigne contraire. Reste que dans un cas, une version préliminaire du modèle, acharnée à résoudre une tâche impossible, a déniché un mot de passe stocké, s’est octroyé des droits d’administrateur sur le système d’un tiers, a récupéré d’autres identifiants, modifié des réglages et consulté les données personnelles d’un particulier. Un comportement pas très compatible RGPD !

Anthropic assure avoir prévenu toutes les parties concernées et n’avoir trouvé aucun indice que les modèles aient réellement cherché à échapper à la supervision humaine. Néanmoins, par prudence, l’éditeur a suspendu certaines évaluations de cybersécurité et les environnements d’apprentissage par renforcement les plus risqués ont été mis en pause. On rappellera qu’OpenAI a pris des mesures similaires, allant jusqu’à concevoir un jumeau numérique d’Internet pour que ses IA cessent de se perdre dans le vrai (cf. OpenAI prive ses futurs modèles d’Internet). Lors de la GTC de Berlin, la semaine dernière, Jensen Huang a laissé entendre que tous les éditeurs et testeurs d’IA seraient amenés à suivre le mouvement.

Des clients bien ferrés… et des passagers clandestins

Dans un domaine très différent mais tout aussi instructif, les documents remis à la SEC tracent le profil de la clientèle de l’éditeur. On y apprend que plus de 11 900 clients dans le monde dépensent au moins 100 000 dollars par an, et que 250 d’entre eux consacrent déjà plus de 10 millions de dollars par an à ses modèles !
Et désormais, plus de la moitié de ces clients à 100 000 dollars et plus combinent l’usage des API avec l’une des applications maison, Claude ou Claude Code. Un point essentiel : l’usage des applications rend mécaniquement les clients plus captifs qu’une simple API. Il en découle, selon le prospectus, un taux de rétention nette du revenu d’environ 900 %. Autrement dit, en un an, les clients existants ont dépensé en moyenne neuf fois plus que l’année précédente. Une recette qui rappelle celle d’AWS et du cloud au début : on entre par l’API, on reste pour tout ce qu’il y a autour.

Il y a quand même un bémol avec un doigt accusateur qui ne nomme pas directement sa cible. Le document précise que 5 à 7 % du chiffre d’affaires des neuf premiers mois de 2026 provenaient de clients ensuite pris en infraction avec les conditions d’utilisation, notamment pour « distillation » présumée, autrement dit pour entraîner des modèles concurrents avec les réponses de Claude. Un phénomène contre lequel Anthropic lutte de plus en plus, quitte à y laisser des plumes. En ligne de mire, les éditeurs chinois suspectés de « compenser » leur manque d’infrastructure en allant distiller les meilleures IA américaines pour alimenter leurs propres modèles en open weight.

Un dernier point mérite également un petit commentaire : plus le temps passe, plus les alliés d’hier (qui ont contribué à financer et équiper Anthropic) deviennent des rivaux identifiés comme tels. AWS, Google Cloud et Azure, par les places de marché desquels ont transité 48 % des ventes du semestre, développent leurs modèles maison (Gemini chez Google, Nova chez AWS, MAI-1 chez Microsoft) et pourraient servir en priorité leurs propres besoins en calcul… voire ceux des rivaux dans lesquels ils ont aussi investi. De quoi faire grincer quelques dents, alors qu’Anthropic s’est engagé à dépenser au moins 270 milliards de dollars chez ces trois partenaires-concurrents (114,5 chez Google, 110 chez Amazon et 44,9 chez Microsoft).

Bref, les futurs actionnaires vont acheter des parts d’une entreprise qui croît à une vitesse folle, reconnaît ne pas toujours tenir ses agents en laisse, et dont sept cofondateurs conserveront 50,1 % des droits de vote grâce à une unique action de « classe F ». La promesse a toutefois quelques reflets peu séduisants qui pourraient expliquer pourquoi cette IPO n’atteindra pas forcément les 2 000 milliards espérés. Mais avec Wall Street, rien n’est impossible.

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