Les technologies actuelles, telles que le cloud et le big data sont le signes de l’évolution d’internet en un système apprenant, complémentaire à l’intelligence humaine. Les hommes et les sociétés doivent se préparer à accompagner cette transformation.

Question récurrente, qui revient souvent lors des sessions de réflexion stratégique et prospective que j’anime : « Si le 2.0 a fait suite au 1.0 … on suppose que le 3.0 viendra. Qu’est-ce que sera le 3.0 ? »

C’est intellectuellement assez confortable de penser que le cycle 2.0 sera suivi d’un cycle 3.0. Et surtout rassurant : les as de la technologie savent ce qui va arriver, et les penseurs vont nous donner les clés pour comprendre les changements d’usage qui suivront, pour qu’on y prépare notre écosystème.

Sauf que ce n’est pas le cas. Le cycle 2.0 était une rupture, et lorsque le terme est apparu, cela a été un magnifique coup médiatique, donnant un nom marquant à un concept encore un peu vague à l’époque. Quant au « 3.0 », il ne fait plus parler de lui depuis 2009 : lassitude autour d’un buzz ne débouchant pas immédiatement sur du concret, ou doute devant la complexité du concept et la diversité des interprétations ? Peu importe, c’est une affaire (presque) classée, le terme est has-been (jusqu’au prochain coup médiatique ?).

Pourtant la question revient encore, avec un peu plus de pression à la veille de la nouvelle année, où les experts sont sommés de prédire l’avenir. Je n’ai pas de réponse simple et unique à la question, l’avenir est à écrire. Je peux, par contre, vous proposer quelques pistes de réflexion.

La vison technologique : l’internet apprenant

Le principe générique que je propose pour chapeauter nombre d’avancées des technologies de l’information est l’internet apprenant, cet environnement virtuel doté de toujours plus de capacités d’autoanalyse, et en partie autoévolutif. Le web sémantique, le cloud, le big data, le profilage des utilisateurs consommateurs, l’infobésité, l’open data, ou même la sérendipité… toutes ces notions sont autant de facettes d’un changement majeur en train de s’opérer. Notre environnement informationnel collaboratif et collectif devient intelligent. Auquel s’ajoutent deux autres idées : internet sans les hommes, et les hommes sans le web.

Quelques explications s’imposent :

– Le web sémantique est une notion apparue autour de 2006. Il correspond à la capacité des moteurs de recherche et des applications à interpréter de manière optimale les demandes des utilisateurs. « Quel est l’âge normal pour entrer à l’école ? » et « Quel est l’âge pour entrer à l’Ecole normale ? » doivent générer des propositions différentes.

– Le profilage aide à distinguer la réponse en fonction de la personne qui questionne : « normal » n’a pas la même signification pour un mathématicien ou un économiste. Plus il y a d’utilisateurs, et plus le système est puissant.

– Le cloud externalise les données et les applications, et, par là même, les traite comme des éléments périssables, mais surtout évolutifs.

– Le big data consiste à chercher comment utiliser au mieux l’énorme quantité de données générées par les hommes, logiciels et équipements connectés. Et comme le volume d’informations est énorme, la notion d’infobésité a fait son apparition.

– Les gouvernements et organismes publics osent, quant à eux, la transparence, et ajoutent l’ouverture de leur bases de données au processus démocratique, afin que d’autres (d’où la nécessité du big data ?) les interprétent aussi.

– La sérendipité est l’outil de l’intelligence humaine et de l’innovation de rupture, impossible quand à lui à mettre en équation.

Toutes ces notions nous donnent une vision de l’évolution d’internet en un système apprenant. Il devient complémentaire à l’intelligence humaine qui ne peut traiter autant de données, même si son pouvoir de synthèse restera à jamais inégalé.

J’ajoute à cela deux idées supplémentaires.

D’abord, l’internet sans les hommes, ou internet des objets. Si celui-ci est pour l’instant géré par les hommes, il s’en passera bientôt. Lorsque par exemple les voitures électriques communiqueront directement avec les immeubles pour récupérer de l’électricité ou avec les radars pour choisir les itinéraires les moins dévoreurs d’énergie.

Ensuite, les hommes sans le web. En utilisant des « apps », nous nous éloignons du world wide web, de ses adresses URL et de la possibilité de feuilleter (browse en anglais) tout ce que nous offre internet.

Les changements sociologiques : révolution de la pensée et de l’industrie

Lorsqu’on parle de changements technologiques, on oublie parfois (souvent ?) de réfléchir à la manière dont les hommes et les organisations s’y adapteront dans la durée. Les réactions vont de la méfiance jusqu’à l’autre extrême, l’adoption incontrôlée, débridée et dans l’exagération. Dans tous les cas, les comportements et les usages changent. Et, au final, les cultures et la société dans leur ensemble sont touchées.

La démesure nocive en réaction aux avancées technologiques a le mérite de faire apparaître des courants de pensée divergents. En voici deux qui sont dignes d’alimenter notre curiosité et notre sagacité, si tant est qu’on sache les prendre avec ouverture d’esprit. Ils prônent tous deux une économie durable, de deux façons différentes.

D’abord, la prospérité sans la croissance (« Prosperity without Growth »,le rapport de l’économiste anglais Tim Jackson). Dans cette optique, il faut d’urgence trouver une alternative au marché de la consommation et aux destructions créatrices sur lesquelles notre économie s’appuie comme les phénomènes de mode ou obsolescence programmée. La prospérité se définit alors en d’autres termes, comme la santé, le plaisir, la longévité. Depuis que j’ai lu ce rapport, j’écoute avec plus d’attention discours et informations, et je constate que le mot « croissance » est dans presque toutes les phrases. Peu imaginent se passer de la croissance, tout en sachant que c’est une fuite en avant paradoxale voire nocive et destructrice. On consomme déjà plus que les capacités de notre planète alors même que tous les pays ne sont pas encore « développés ». Il nous faut donc d’urgence redéfinir nos motivations : l’addiction à la croissance ne devrait pas en faire partie.

L’autre courant de pensée vient du spécialiste en prospective américain Jérémy Rifkin : c’est la troisième révolution industrielle. Pour lui, la première révolution industrielle est née de l’apparition conjuguée de la presse et du moteur à vapeur. La seconde est née de l’apparition conjuguée de l’exploitation des énergies fossiles (pétrole en tête) et des techniques de diffusion de l’information (radio, télévision, etc.). A chaque fois, deux ruptures conjointes, l’une pour l’énergie, l’autre pour l’information, ont généré une révolution industrielle. Et nous sommes manifestement à l’aube de la troisième, avec les usages collaboratifs et collectifs d’un côté et les énergies renouvelables de l’autre. Sauf que le pétrole est partout, y compris dans nos assiettes et nos médicaments, et qu’il influence tous les prix, donc toutes les crises économiques. Nous devons apprendre à nous en passer, c’est ce que rendent possible les énergies renouvelables. Et pour vraiment changer de paradigm, nous devons aussi apprendre à internaliser et à mailler notre production d’énergie plutôt que de compter sur une énergie produite de manière centrale et distribuée. Tout ceci grâce, à terme, à la collaboration.

Pour conclure, je pense que le 2.0 est couplé au développement durable, ils sont nés en même temps et sont inséparables. Tout ça nous mène à un changement radical, mais les résistances au changement sont fortes à tous les niveaux, dans tous les groupes sociaux. Les entreprises ont leur rôle à jouer – en prenant la bonne orientations pour leur décisions : accompagner une transformation difficile de la société, plutôt que la freiner. Ce qui est important n’est pas tant la réussite, mais d’essayer et de s’atteler à la mettre en œuvre par tous les moyens possibles.

Cécile Demailly

Cécile Demailly