En mars  2011, le ministère de l’Economie publiait une étude menée par McKinsey, qui établissait pour la première fois, de manière explicite, le poids du Web dans l’économie française. On se souvient qu’à l’époque, il y a à peine deux  ans, les experts de McKinsey estimaient à près de 4 % la part du PIB national de la filière Internet, qui pesait déjà davantage que d’autres secteurs clés comme l’énergie, les transports ou l’agriculture en valeur ajoutée. Ce rapport mentionnait également que cette filière employait 1,15  million de personnes directement ou indirectement, et connaissait une croissance annuelle de 25 %, une véritable oasis dans le marasme économique qui semble toucher notre pays.

Deux ans plus tard, le boom de l’économie numérique n’est plus à démentir. Mais la France, dans son ensemble, en a-t-elle tiré parti ? Et avant de bénéficier à ses acteurs, le digital ne devrait-il pas, d’abord, avantager les sociétés qui n’en font, justement, pas partie ? Car après tout, il ne concerne pas que ses propres acteurs. Un constructeur automobile, un voyagiste, un joaillier, une coopérative agricole, une entreprise de sécurité peuvent fort bien tirer profit d’une digitalisation accrue de leur métier. De nombreux exemples viennent l’illustrer. Le Net et le numérique en général présentent une caractéristique forte : ils font exploser les modèles économiques, réduisent les besoins en intermédiation, et nécessitent de repenser de fond en comble les processus de l’organisation : cocréation, services en ligne, e-commerce et dématérialisation sont les maîtres mots de la révolution numérique. Mais la transformation digitale des sociétés ne va pas aussi vite qu’il le faudrait. L’Hexagone est très à la traîne sur des sujets aussi triviaux que les sites Internet d’entreprises : nous sommes le vingt-troisième  pays européen en pourcentage d’équipement des acteurs dans ce domaine.

Quels sont les freins à cette transformation ? On ne peut assurément pas imputer ce retard aux utilisateurs : le taux d’équipement en Internet mobile ou haut débit dans notre pays est un des meilleurs du monde. L’investissement réalisé dans les infrastructures depuis plus de dix ans porte ses fruits. Mais alors ? Certains évoqueront sans doute la situation économique, peu favorable aux investissements. A ceux-là, je rétorquerai que, dans un univers mondialisé, cette situation économique prévaut un peu partout en Europe, ce qui n’empêche pas nos voisins d’outre-Rhin de continuer à investir et à accélérer leur digitalisation. Selon moi, le frein est avant tout psychologique et se situe au cœur du système de commandement des entreprises françaises, dont les dirigeants ne sont pas aussi « digitaux » qu’ils devraient l’être. La faute, sans doute, à un modèle de management francophone trop dirigiste, où l’avis du chef prévaut, alors que dans de nombreux pays européens économiquement plus dynamiques, l’expertise est au bout des doigts des collaborateurs. Le manager n’est alors là que pour faire avancer l’équipe de manière cohérente.

Or, la révolution digitale est avant tout affaire d’hommes et de femmes, convaincus de la nécessaire transformation numérique de leurs métiers, de leurs entreprises. Ces dernières années, j’ai croisé nombre de salariés conscients des changements à accomplir, mais incapables d’agir, car inaudibles au sein de leurs sociétés, pourtant des fleurons de notre tissu industriel. Transformer une organisation vers le numérique, c’est avant tout une affaire de « digitalisation » de sa propre structure de management. A cela une solution : que chacun d’entre nous éduque son manager et son chef d’entreprise. Une évolution nécessaire par laquelle doit passer notre pays. « Quel est l’homme sage ? Celui qui apprend de tous. » Puisse cette maxime des Pères servir de leitmotiv au virage numérique à venir.