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234 postes : la DINUM sort de Windows, pas l’État

Par Thierry Derouet, publié le 15 avril 2026

On a lu que l’État français « abandonnait Windows ». Le titre frappe, mais il force le trait. Le document publié le 8 avril par la DINUM n’annonce ni une sortie générale de Microsoft ni une bascule de l’administration vers Linux. Il ouvre une séquence plus lente et plus concrète : celle d’une réduction des dépendances numériques extra-européennes, ministère par ministère, couche par couche, contrat par contrat. C’est moins spectaculaire. C’est surtout plus juste.

À lire certains titres publiés après le 8 avril, l’affaire semblait entendue : l’État français aurait décidé de quitter Windows. La formule est commode. Elle épouse bien l’air du temps, la souveraineté numérique, la défiance envers les dépendances extra-européennes, le désir de rupture. Mais elle va plus vite que le texte qui lui sert de point d’appui. Car le document diffusé ce jour-là par la DINUM, sous le titre « Souveraineté numérique : l’État accélère la réduction de ses dépendances extra-européennes », ne raconte ni un exode général hors de Microsoft, ni une conversion achevée de l’administration française à Linux. Il fait quelque chose de plus sobre, de plus ingrat, et au fond de plus important : il pose un premier jalon politique dans une stratégie de réduction des dépendances.

Ce que dit le texte, et ce qu’il ne dit pas

Le document de la DINUM (Direction interministérielle du numérique) s’inscrit d’abord dans un contexte précis : celui d’un séminaire interministériel organisé avec la DGE (Direction générale des entreprises), l’ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information) et la DAE (Direction des achats de l’État), afin d’accélérer la réduction des dépendances numériques extra-européennes de l’État. Il y est moins question de rupture spectaculaire que de méthode : diagnostic, coordination, coalitions entre administrations, opérateurs publics et acteurs privés, et montée en puissance d’une stratégie plus structurée.

Le texte énumère ensuite plusieurs premières étapes. L’une concerne la DINUM elle-même, qui annonce sa sortie de Windows au profit de Linux sur son propre poste de travail. Une autre touche la Cnam, qui prévoit de migrer 80 000 agents vers des outils du socle numérique interministériel, comme Tchap, Visio et FranceTransfert. Une autre encore vise la plateforme des données de santé, appelée à rejoindre une solution de confiance d’ici fin 2026. Ces éléments sont réels. Mais ils n’ont ni le même périmètre, ni le même horizon, ni le même degré d’avancement. Le texte aligne des signaux. Il ne décrit pas une bascule uniforme de l’État.

Il ajoute surtout que chaque ministère, opérateurs inclus, devra formaliser son propre plan d’ici à l’automne, sur plusieurs axes : poste de travail, outils collaboratifs, antivirus, intelligence artificielle, bases de données, virtualisation, équipements réseau. C’est sans doute la phrase la plus importante du document. Elle signifie deux choses à la fois : d’abord que l’État prend enfin la mesure de l’étendue de ses dépendances ; ensuite qu’il ne dispose pas encore d’une sortie simple, unique et immédiatement applicable partout. S’il faut un plan ministère par ministère, c’est précisément parce qu’il n’existe pas un seul problème à résoudre, mais une superposition de couches héritées, de contrats, d’usages et de contraintes techniques.

En revanche, le texte ne dit nulle part que l’État français abandonne Windows. Il dit que la DINUM sort de Windows. La nuance est décisive. Car la DINUM, ce sont environ 234 agents : assez pour envoyer un signal, pas pour raconter à elle seule la bascule de l’administration française. Elle peut ouvrir la marche, éprouver une méthode, servir de laboratoire politique et technique. Elle ne résume ni les ministères, ni leurs opérateurs, ni la masse des applications, des contrats, des usages et des dettes techniques qui composent encore le paysage réel de l’État.

Le texte ne dit pas non plus quand les autres ministères suivront, ni même s’ils suivront tous selon les mêmes modalités. Il ne donne ni calendrier détaillé, ni cible chiffrée, ni rythme de migration, ni doctrine d’arbitrage claire entre maintien, coexistence et substitution. Il fixe une direction politique. Il ne fournit pas encore le plan de marche complet.

Il ne dit pas davantage quel Linux sera utilisé. Ni distribution retenue, ni organisation du support, ni gestion de parc, ni réponses précises à la compatibilité applicative, à la formation des agents ou à la reprise des usages bureautiques. Ce silence n’a rien d’étonnant. Mais il rappelle que l’on parle ici d’une orientation, pas encore d’une architecture stabilisée.

Enfin, il ne dit pas que l’État sortirait à court terme de l’ensemble de ses contrats, de ses services ou de ses couches techniques liées à Microsoft. Le mot retenu est celui de dépendance, pas celui de rupture totale. Et ce choix est plus juste. Une dépendance ne s’efface pas par déclaration. Elle se démonte, se contourne, se réduit, se remplace parfois. Mais elle commence toujours par être reconnue.

La vraie histoire commence avant le 8 avril

Le plus frappant, dans cette séquence, est peut-être qu’elle donne le sentiment d’un commencement alors qu’elle ressemble davantage à une officialisation. Car certaines administrations n’ont pas attendu le printemps 2026 pour entamer leur désensibilisation à l’écosystème Microsoft.

La DGFiP l’expliquait déjà dans nos colonnes. Tomasz Blanc, son DSI, y décrivait des postes de travail « très peu adhérents à Microsoft en dehors de Windows » : pas de Microsoft Office, pas d’Active Directory, et une réflexion ouverte sur Linux pour aller plus loin en écoresponsabilité et en souveraineté. Surtout, il soulignait qu’un poste Linux peut aussi prolonger la durée de vie du parc, là où les nouvelles versions de Windows rendent une partie du matériel obsolète. En une phrase, tout y est : souveraineté, sobriété et dette technique.

Cette familiarité ancienne avec l’open source n’a rien d’anecdotique. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’architecture du SI public, la maîtrise des dépendances et la capacité de l’État à gouverner ses propres choix techniques. C’est tout le sens de notre entretien avec Anne Le Hénanff lorsqu’elle rappelle que la souveraineté numérique n’est pas une humeur, mais une affaire de pilotage, de mesure et d’arbitrage.

Ce mouvement, IT for Business l’avait déjà vu apparaître dans d’autres séquences. Lorsque l’État tentait d’imposer sa doctrine cloud, ou lorsque la controverse autour de Visio révélait les ambiguïtés de la stratégie de la DINUM, une même question revenait : l’État veut-il simplement gérer ses dépendances, ou réellement les réduire ? Le texte du 8 avril n’efface pas cette interrogation. Il lui donne un cadre plus net.

On pourrait remonter encore plus loin. Le débat autour des outils collaboratifs, des alternatives à Microsoft 365 et des lois extraterritoriales n’a rien de neuf. Nos analyses sur les alternatives à Microsoft 365 montraient déjà que la question ne tenait pas seulement à la qualité des outils, mais à la capacité des organisations à sortir de leur confort de dépendance. Ce qui vaut pour les entreprises vaut, à une autre échelle, pour l’administration.

La dette technique interdit les récits trop propres

C’est précisément pour cela qu’il faut se méfier des récits trop propres. Même dans une maison comme la DGFiP, déjà largement désensibilisée sur certaines couches, on ne remplace pas un héritage par un autre comme on change d’enseigne au-dessus d’une boutique. Un grand SI public ne vit pas dans les idées. Il vit dans les compatibilités, les dépendances croisées, les procédures, les habitudes d’usage, les applications métier, les chaînes d’administration, les compétences disponibles et ce que l’on appelle, avec un mot sec, la dette technique.

C’est tout l’intérêt de ce que disait Tomasz Blanc : envisager Linux ne signifie pas proclamer un grand soir bureautique. Cela veut dire regarder, lucidement, à quel moment une évolution devient techniquement tenable, économiquement défendable et utile au métier. Le reste n’est que littérature mal tenue.

Le texte du 8 avril ne dit pas autre chose. S’il réclame des plans distincts pour le poste de travail, les bases de données, la virtualisation, l’IA, le réseau ou les outils collaboratifs, c’est bien parce qu’il admet la complexité du terrain. Il n’affirme pas que tout se vaut ni que tout se remplace au même rythme. Il ouvre un chantier. Il ne livre pas encore un chantier terminé.

Microsoft reste, pour l’heure, solidement installé

C’est l’autre angle mort de certains commentaires : ils parlent comme si l’État avait déjà tourné la page, alors même que ses marchés publics racontent l’inverse. La présence de Microsoft dans les ministères n’est ni théorique ni révolue.

Dans plusieurs cas, les achats passent par l’UGAP, des grossistes, des revendeurs ou des intégrateurs, et non par Microsoft France en direct. Dans l’éducation et l’enseignement supérieur, l’usage des solutions Microsoft a encore été confirmé en 2025 dans un cadre contractuel dédié. Plus près de nous, un avis d’attribution publié en février 2026 porte encore sur la maintenance applicative du portail intranet national sécurisé Pléiade, fondé sur des technologies Microsoft SharePoint et SQL Server, pour plusieurs ministères. Cette présence persistante n’invalide pas le discours de souveraineté. Elle lui donne son vrai décor : celui d’une transition.

Ce qui se joue vraiment

Le fond de l’affaire est ailleurs que dans Windows seul. Ce qui se joue, c’est la lente sortie d’une administration de ses réflexes de dépendance. Cela peut passer par Linux sur certains postes, par des outils collaboratifs souverains ailleurs, par des communs numériques, par des standards ouverts, par des clouds internes opérés sur des briques libres, par des achats publics plus orientés, par des compromis aussi.

Le mérite du texte du 8 avril est de dire enfin, assez clairement, que la dépendance technologique n’est plus un sujet secondaire, ni une gêne abstraite, ni un thème de colloque. Elle devient un objet de politique publique. Sa limite est symétrique : il reste, à ce stade, un texte de cap plus qu’un texte de preuve. Il dit vers où l’on veut aller. Il ne montre pas encore comment chaque pièce du mécanisme sera déplacée, ni à quel prix, ni dans quel ordre.

C’est pourquoi il faut tenir ensemble deux idées. Oui, le signal est fort. Non, il ne faut pas le caricaturer. L’État n’abandonne pas Windows. Il commence, ce qui est déjà beaucoup, à traiter ses dépendances comme un problème d’architecture, de commande publique, de souveraineté et de temps long.

Et peut-être est-ce cela, au fond, la seule nouvelle qui mérite d’être gardée. Non qu’un logo s’efface d’un écran. Mais qu’une administration se décide enfin à nommer ce qui, depuis des années, l’attache encore.


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