La European CIO Association, appelée couramment EuroCIO, a été initiée en 2001 par le Cigref, réseau de grandes entreprises, et par l’opérateur indépendant d’événements Finaki. Œuvrant sur plusieurs sujets auprès de la Commission européenne, l’association a soutenu le Cigref au début de l’été dans un communiqué condamnant le comportement commercial d’Oracle et la dégradation de ses relations avec les DSI. Point sur les missions de EuroCIO et les affaires en cours.  

Que représente EuroCIO ?

F. Van den Wyngaert (1) : EuroCIO est une association d’associations nationales — une douzaine actuellement — et de membres directs. Au total, plus d’un millier de DSI y adhèrent directement ou indirectement. Mises ensemble, les entreprises correspondantes représentent plus de 700 000 emplois IT et un budget IT consolidé de plus de 150 milliards d’euros. C’est important dans les relations avec les méga-vendeurs. Cela représente une certaine puissance.

Cette puissance est-elle suffisante ou cherchez-vous encore de nouveaux membres ?

F. Van den Wyngaert : Nous sommes toujours en phase de conquête de nouveaux membres. La Roumanie et le Danemark nous ont rejoints ces tout derniers mois. Des discussions sont en cours avec d’autres associations nationales. L’objectif n’est pas de grossir pour grossir. Nous avons un devoir de représentativité vis-à-vis de la Commission européenne si nous voulons pouvoir compter au maximum sur son appui. Notre objectif à terme est de compter parmi nos membres les associations de DSI de tous les États européens.

E. Gaudin (2) : Des organisations comme le Cigref en France, VOICE en Allemagne et CIO Platform aux Pays-Bas, représentent à la fois des grandes entreprises ou des organismes d’état. L’arrivée de nouvelles associations nous permet d’améliorer notre représentativité notamment avec plus de PME, ce qui est très important pour peser sur des décisions comme le déploiement d’offres cloud en Europe. Par ailleurs, la Commission européenne nous questionne souvent sur des problématiques sectorielles, comme par exemple les services financiers, l’industrie ou l’administration.

Vous ne comptez pas de fournisseurs IT au sein de votre organe de décision. Pourquoi ?

F. Van den Wyngaert : Nous mettons un point d’honneur à ne pas avoir de fournisseurs IT au sein de notre organe de décision. EuroCIO, c’est une association de DSI, à but non lucratif et financée uniquement par les cotisations de ses membres. Seuls deux événements par an sont ouverts aux « sponsors ». L’objectif est qu’aucun vendeur ne puisse influencer notre position de client. C’est un point essentiel qui nous permet de garantir que nous sommes la voix européenne des DSI auprès des instances de la Commission européenne.

E. Gaudin : De la sorte, nous avons une vraie liberté de parole et d’action. Par ailleurs, la relation avec les fournisseurs n’est qu’un volant de la problématique d’un DSI.

Recherchez-vous le contact avec d’autres associations de DSI en dehors de l’Europe ?

E. Gaudin : Oui, il est par exemple important pour nous de nous rapprocher d’organisations nord-américaines, pour comprendre comment se passent leurs rapports avec les grands acteurs IT américains. Ontils les mêmes problèmes que nous ? S’organisent-ils de la même façon ? Ont-ils accès aux mêmes solutions ? Nous avons déjà un partenariat avec CIOCAN, une association au Canada, et avons des contacts en cours avec plusieurs organisations US.

F. Van den Wyngaert : Oui, et nous constatons que les associations de DSI sont rarement indépendantes des fournisseurs, comme c’est le cas, d’ailleurs, dans certains pays européens qui ne nous ont pas rejoints. Nous avons également des contacts en Chine, ainsi qu’en Afrique, via Finaki et un partenariat déjà institué par le Cigref.

La relation avec les vendeurs est-elle le sujet principal qui amène les DSI à être membres de EuroCIO ?

F. Van den Wyngaert : Loin s’en faut. Nous sommes organisés en quatre comités principaux. L’un autour de la gestion des compétences pour, par exemple, mettre en place des cursus avec des universités européennes autour des compétences qui font défaut sur le marché, notamment sur les questions de gouvernance et d’architecture. Un autre sur la cybersécurité, l’un des grands chantiers stratégiques du DSI. Un autre sur l’innovation, car c’est finalement la mission principale du DSI en dehors de garantir l’excellence opérationnelle des systèmes d’information. Enfin, le comité de gestion des relations avec les fournisseurs IT.

E. Gaudin : Sur le sujet de l’innovation, nous aidons les DSI membres à savoir comment travailler avec des start-up, comment faire de l’open innovation, où aller chercher de nouveaux talents… Nous avons par exemple lancé un observatoire de solutions innovantes : chaque membre remonte les jeunes entreprises avec lesquelles il travaille. Nous constituons ainsi un vivier de « start-up pour les DSI et recommandées par les DSI ».

De quelle manière travaillez-vous avec les fournisseurs de solutions numériques ?

E. Gaudin : Le but n’est pas de s’opposer aux vendeurs. Nous les invitons dès que cela est nécessaire et ne les voyons pas, heureusement, que pour des situations conflictuelles. Nous sommes ainsi en relation avec les dirigeants de Salesforce, de Microsoft, de SAP, d’Oracle, d’Accenture, de Capgemini, d’Atos ou de HPE. Nous leur exposons nos attentes. Ils nous expliquent leur stratégie, ce qui est particulièrement intéressant du fait que nous devons opérer des choix structurants pour nos entreprises dans un monde où les modèles changent de plus en plus rapidement. Leur éclairage est également intéressant sur certains sujets connexes. Par exemple, savoir comment Cisco conduit sa stratégie d’acquisition et d’intégration de start-up est très éclairant pour nous.

F. Van den Wyngaert : Comme dans les associations nationales, nous recherchons des rapports gagnant-gagnant, pour avancer ensemble dans la transformation digitale, dans la mise en oeuvre des nouvelles technologies. Parallèlement, comme nous, ils ont des problèmes pour recruter des compétences. Donc on peut réfléchir ensemble à la manière de développer les compétences numériques au niveau européen. Il faut voir aussi que la Commission européenne cherche à défendre ses entreprises tous secteurs confondus, y compris donc dans l’IT. Donc elle acquiesce quand je propose un code de conduite à mes fournisseurs IT, mais elle me demande aussi s’il existe un code de conduite pour les entreprises utilisatrices. C’est logique dans une recherche d’innovation et de croissance globale.

À la lecture d’un communiqué publié par le Cigref et EuroCIO au début de l’été, il semblerait que les rapports avec certains fournisseurs soient quelque peu tendus…

E. Gaudin : Oui, certains acteurs sur le marché du logiciel ou certains modèles du cloud nous posent problème en ce moment. D’une part, parce que ces domaines sont de plus en plus sujets à des interprétations juridiques parfois un peu compliquées, d’autre part parce que les mutations en cours génèrent des changements de modèle profonds dans le revenu des éditeurs. Certains sont alors tentés de dicter de nouvelles règles à leurs clients. S’ensuivent des tensions qui remontent jusqu’à nous car elles sont généralisées à tout un marché et n’ont pas trouvé de solution de gré à gré ou localement dans chaque pays européen.

Comment aider vos membres dans ce cas ?

E. Gaudin : EuroCIO comme les associations nationales ne sont pas des centrales d’achat et des organes de pouvoir pour faire de la négociation groupée ou influer sur les modèles économiques des vendeurs. Nous sommes juste là pour leur expliquer dans quel cadre nous sommes à l’aise avec leurs offres ou, a contrario, que nous avons des problèmes avec leurs contrats, leurs modèles de licences, ou que les modèles qu’ils proposent ne sont pas adaptés à nos besoins. Les associations ne sont pas là non plus pour interférer sur des relations bipartites entre un vendeur et un client. En revanche, nous avons réalisé une enquête de satisfaction fin 2016 qui aurait dû alerter Oracle…

F. Van den Wyngaert : En effet, nous avons eu 100 répondants parmi nos 1 000 membres. Plus de 75 % se plaignaient de la non-flexibilité des modèles de licences d’Oracle ; 60 % disaient regarder d’autres solutions pour leurs projets en cours ; et surtout 50 % travaillent actuellement sur une stratégie de sortie d’Oracle.

Les DSI ne se plaignent-ils que d’Oracle ?

F. Van den Wyngaert : L’enquête que nous avons réalisée concernait une douzaine de fournisseurs. Pour certains, il y a un historique, pour d’autres c’est la première fois que nous les passions au crible des DSI. Nous attendrons donc la prochaine étude, qui est en cours, pour voir la tendance, sans juger a priori.

E. Gaudin : On s’aperçoit qu’on a des problèmes avec les acteurs qui ont eux-mêmes des problèmes internes liés au changement de modèle. Pour ceux qui ont bien conduit leur mutation, du modèle on premise au modèle SaaS par exemple, ou bien du B2C vers le B2B, il y a finalement peu de problèmes, car ils sont naturellement plus à notre écoute.

L’alternative open source est-elle sérieusement envisagée ?

E. Gaudin : Sur les bases de données c’est très sérieux. Il y a de vraies alternatives open source à la base d’Oracle. C’est un projet qui a un coût, mais ensuite les économies sont là, sur le long terme. Sans aller jusqu’aux ERP, il y a d’autres domaines où c’est applicable. Chez Lagardère, nous privilégions l’open source pour les annuaires, pour les sites web ou encore pour les outils collaboratifs.

De manière globale, comment améliorer les rapports avec les fournisseurs IT ?

F. Van den Wyngaert : Nous avons proposé un code de conduite aussi équilibré que possible, qui encadre notamment les audits de licences. Cela ne remplace pas les termes et conditions d’un contrat bien sûr. Les acteurs IT locaux ou même de taille moyenne y adhèrent sans réticences. Ce n’est pas le cas avec les méga-vendeurs, qui nous envoient systématiquement leurs avocats.

E. Gaudin : Simplifier la contractualisation participe à une meilleure ambiance, à une confiance réciproque qui bénéficie à toutes les parties. Nous travaillons notamment sur les standard contractual clauses (SCC) pour les adapter au contexte du cloud. L’idée est de se mettre d’accord sur les domaines à considérer dans un contrat, avec des définitions qui sont précises et standardisées. Par exemple les SLA (service level agreement) et la façon dont on les mesure.

N’y a-t-il pas un risque, quand on est DSI, à représenter une association qui se retrouve parfois en frontal des fournisseurs ?

F. Van den Wyngaert : Ma mission est effectivement plus facile maintenant que je ne suis plus en poste. Lorsque j’étais encore DSI d’Agfa Gevaert, j’étais monté au créneau pour EuroCIO et me suis retrouvé avec un audit deux semaines après… C’est donc mieux, pour tous, quand c’est un ancien DSI, moi pour EuroCIO ou Henri d’Agrain pour le Cigref, qui prend en charge les discussions directes avec les vendeurs.

E. Gaudin : L’opportunité personnelle d’un tel engagement se situe au niveau de la puissance et de la largeur du réseau constitué, mais pas du tout dans les relations commerciales.

Propos recueillis par Pierre Landry

(1) Freddy Van den Wyngaert, secrétaire général de EuroCIO

(2) Emmanuel Gaudin, coprésident de EuroCIO et DSI du groupe Lagardère

 

FREDDY VAN DEN WYNGAERT

• 2017 Secrétaire général de EuroCIO

• 2014 Président de EuroCIO

• 2009 CIO groupe d’Agfa Gevaert

• 2000 Vice-président Global Shared Services chez Agfa ICS

• 1978 Différents rôles de management chez ExxonMobil Chemical  

 

EMMANUEL GAUDIN

• 2017 Coprésident de EuroCIO avec Thomas Endres

• 2009 DSI groupe de Lagardère

• 2003 Directeur projets et organisation puis vice-président Business Operations chez Lagardère Services

• 2000 Manager du système de production lean à la direction industrielle, Gemalto

• 1995 Rôles de management chez Valéo