Gouvernance
Et si les DSI se libéraient de l’emprise des fournisseurs IT : Un combat long mais nécessaire
Par Laurent Delattre, publié le 23 janvier 2026
Depuis quelques années, et bien sûr depuis l’affaire Broadcom/ VMware, les langues se délient et les DSI reconnaissent des niveaux d’enfermement devenus problématiques avec certains acteurs IT. Que l’on parle de budgets dépassés ou de souveraineté menacée, le doute n’est plus permis. Il est grand temps pour les entreprises d’organiser leur autonomie, en commençant par mesurer leur niveau de dépendance… pour mieux la réduire ensuite, en s’ouvrant à des solutions alternatives.
Ces derniers temps, des actualités inhabituelles ont fait leur apparition dans les magazines pour professionnels de l’IT. En complément de prises de paroles parfois musclées des – trop – rares clubs utilisateurs, des entreprises ont choisi d’attaquer certains fournisseurs et de médiatiser les affaires, considérant que ces derniers avaient outrepassé leurs droits. Des droits a priori incontestables qui se résument essentiellement à celui d’augmenter leurs tarifs ou, tendance plus récente, à abandonner les offres de licences perpétuelles côté éditeurs pour ne plus proposer que des souscriptions en mode SaaS.
Sauf que, lorsque l’exercice de ces droits se double d’une tentative plus ou moins visible de forcer la main à leurs clients, ou que ces derniers sont dans une telle dépendance technologique qu’ils n’ont pas le choix de refuser, la question de l’emprise des fournisseurs sur leurs SI devient forcément préoccupante.
La liste des situations qui préoccupent les DSI s’allonge ces derniers temps. Sans aucun doute, la plus emblématique concerne les clients de VMware, suite au rachat en 2023 de l’éditeur par Broadcom. Et si les autorités de la concurrence à Bruxelles n’ont à l’époque rien trouvé à y redire, malgré les alertes du Cigref notamment, le mécontentement a vite enflé lorsque l’acquéreur a annoncé sa volonté, non seulement de cesser de commercialiser des licences perpétuelles, mais aussi et surtout d’abandonner le support de celles déjà installées chez les clients.
« On ne peut pas reprocher à Broadcom de ne pas avoir annoncé la couleur », reconnaissait Emmanuel Sardet, le président du Cigref, dans nos colonnes le mois dernier. D’ailleurs, « les clients américains de VMware ont très vite compris ce qui allait se passer et se sont mis à nous appeler en nombre », confirme Olivier Lambert, CEO de l’éditeur français Vates, qui propose une solution d’hypervision basée sur l’open source. Et pas les clients français ?
« N’allez pas penser que nos DSI sont naïfs et ont découvert à l’occasion de cette affaire qu’ils devaient se prémunir contre des situations trop en faveur des fournisseurs », les défend Emmanuel Sardet. Mais il explique aussi que les adhérents du Cigref – et par extension l’ensemble de la profession –, sont attachés à des relations équilibrées et ne sont pas habitués aux rapports de force. Et c’est justement ce qui a changé ces derniers mois.
La « culture » du rapport de force
Dans le sillage d’un président qui n’hésite pas à tordre la bras de ses interlocuteurs, y compris de ses alliés, pour obtenir ce qu’il recherche, les acteurs américains de la tech se sentent pousser des ailes et surtout tous les droits dans la négociation, quand elle existe encore. Leurs porte-avions à eux s’appellent cloud, ERP ou CRM, et ils usent de leurs positions hégémoniques pour imposer des augmentations de tarifs à deux chiffres et même, comme dans le cas Broadcom/VMware, des ruptures de contrats établis.
Autre pratique courante, rendue possible par la valorisation boursière de ces mêmes acteurs US, le rachat de concurrents et de leurs bases installées auxquelles l’acquéreur va « proposer » de passer sous ses fourches caudines. Ce que ces dernières risquent fort d’être obligées d’accepter, au moins le temps de se retourner et d’évaluer des offres similaires et plus proches de leurs budgets.
Jean-Paul Alibert, ex-président de T-Systems France, écrivait fin 2024 que « les récents mouvements sur le marché de l’édition de logiciels ont révélé de nouvelles tendances commerciales bouleversant les usages. Il est désormais évident que les engagements avec des partenaires technologiques ne perdurent que si ces derniers conservent leur indépendance. En cas de rachat, les cadres contractuels et les tarifs pratiqués risquent d’être profondément modifiés. L’épisode Broadcom et VMware en est un parfait exemple. »
Parmi les autres évidences, impossible d’oublier, d’un point de vue macroéconomique, la désormais fameuse étude publiée en janvier 2025 par le Cigref et réalisée par Asteres, qui chiffrait le coût de la dépendance IT des Européens aux Américains à 264 Md€.
Et ces exemples sont légion, que l’on parle des augmentations de tarifs sur les abonnements aux plus grands progiciels et aux suites bureautiques, des audits agressifs d’un Oracle auprès des utilisateurs d’un Java acquis avec Sun en 2009, de la fin du support d’un OS comme Windows 10…
Et bien sûr, de tous les rachats qui se multiplient dans le secteur avec des bases installées qui se retrouvent du jour au lendemain avec de nouveaux interlocuteurs et leurs logiques commerciales inédites en face d’elles. « Ces stratégies commerciales “agressives” sont vouées à se répéter en raison du renforcement des positions de monopoles technologiques. (…) Lors d’une vente, ce sont les utilisateurs finaux qui assument les coûts des acquisitions. La règle est simple : plus le prix de vente d’une opération est élevé, plus les conditions commerciales se compliquent. Ce phénomène s’accentue avec la présence croissante de fonds d’investissement dans le secteur technologique », poursuit Jean-Paul Alibert.
Jean-Paul Alibert
Ex-président de T-Systems France
« Lors d’une vente, ce sont les utilisateurs finaux qui assument les coûts des acquisitions. La règle est simple : plus le prix de vente d’une opération est élevé, plus les conditions commerciales se compliquent. Ce phénomène s’accentue avec la présence croissante de fonds d’investissement dans le secteur technologique. »
La résistance s’organise
Soyons justes, le phénomène ne se cantonne pas aux acteurs américains : les relations entre SAP et ses clients, sur fond d’abandon programmé des offres de licences perpétuelles et de leur support, et de grilles tarifaires jugées illisibles par ces clients, sont là pour en attester. Mais dans tous les cas, la résistance s’organise. Qu’elle passe par des clubs utilisateurs, hélas trop peu puissants en France à l’exception de l’USF ou, dans une posture plus généraliste, par le Cigref qui tente aujourd’hui de peser plus en se rapprochant d’organisations sœurs dans d’autres pays européens.
Depuis un an, les entreprises françaises ont aussi lancé des programmes « d’exit VMware », explique Gaël Pézier, senior manager en charge de la BU conseil aux CTO chez Wavestone. Ces politiques de sortie supposent des migrations technologiques, qui prennent cependant du temps et obligent à accepter, pour un temps au moins, les nouvelles conditions imposées par Broadcom, qui a donc pu se réjouir devant une récente assemblée d’actionnaires d’avoir réussi son « coup ».
Autre possibilité évoquée, la souscription à des offres de maintenance tierces pour les licences acquises précédemment, là encore pour acheter du temps. Les utilisateurs de Java d’Oracle ont pour leur part choisi massivement d’abandonner ce langage : d’après une récente enquête menée par l’ITAM Forum et Azul, la hausse des coûts, les risques d’audit et le manque de clarté des licences incitent près de 80 % des professionnels IT interrogés à choisir des alternatives open source.
Gaël Pézier
Senior manager en charge de la BU conseil aux CTO chez Wavestone
« Quand on parle de réversibilité, on parle parfois de survie. Il faut donc aller jusqu’à la reconstitution d’expertises internes capables de reprendre la main, même en mode a minima, si tout s’arrête chez le cloud provider par exemple. »
Aller au-delà de la réaction conjoncturelle
Ces décisions, qui peuvent sembler conjoncturelles, se doublent, selon Gaël Pézier, de réflexions plus en profondeur sur la souveraineté et l’autonomie : « Elles remontent jusqu’au Comex et nous les voyons aussi se traduire dans des appels d’offres de plus en plus nombreux à introduire la notion de souveraineté, en particulier concernant le cloud. »
Au-delà de la simple réaction épidermique à une situation qui a généré de la colère, le consultant considère que ces nouvelles priorités ont deux causes principales : « Il y a d’une part les enjeux de compliance, bien sûr concernant le statut des données personnelles, mais aussi au regard des nouvelles réglementations environnementales par exemple. Mais il y a aussi d’autre part le désir de se prémunir contre des risques désormais bien identifiés. »
Ils sont à classifier et à hiérarchiser en fonction du fournisseur et des risques opérationnels liés – par exemple celui de le voir faire faillite ou décider d’abandonner un produit majeur pour l’entreprise. La potentialité de pillage des propriétés intellectuelles – avec les lois d’extraterritorialité – est également à prendre en compte, comme la possibilité d’un chantage commercial, d’autant plus probable que le fournisseur est en situation de monopole. « Tous les risques ne sont pas équivalents dans toutes les entreprises. Et ils sont mouvants dans le temps. C’est pourquoi il convient de réaliser des audits de situation, à intervalles réguliers. »
Parmi les points à examiner, l’attention se portera souvent sur la nationalité des partenaires commerciaux, y compris dans le domaine du service (infogérance), sur la possibilité concrète d’exercer un droit à la réversibilité, ou encore, plus en amont dans l’organisation, sur les politiques industrielles de l’entreprise, en particulier concernant ses achats. Rien ne sert en effet de se battre contre des dépendances en aval, si d’autres se créent en permanence en amont, faute de contrôle sur les nouveaux contrats signés.
La téléphonie sur IP aussi mérite attention

Pour Jehan Monnier, cofondateur en 2010 et aujourd’hui directeur de Belledonne Communication, il est un autre terrain où se construisent aujourd’hui des dépendances, celui de la communication en entreprise : « Le secteur des télécoms a beau proposer des standards avec l’UIT depuis plus de 150 ans [1865, NDLR], cet équilibre est aujourd’hui menacé. »
Le fournisseur propose des solutions open source de communications en temps réel basées sur le protocole SIP, avec notamment Linphone, l’une des premières applications de VoIP, et FlexiSIP, une suite de serveurs SIP. Mais il est en concurrence avec des sociétés qui entrent sur le marché via des applications collaboratives intégrant la possibilité d’appels en voix sur IP comme une fonction annexe, à côté de la gestion des e-mails, des chats, des appels vidéo ou encore des agendas partagés. Celles-ci commercialisent ensuite leurs propres terminaux virtuels en mode SaaS, fonctionnant avec des protocoles propriétaires qui enferment de fait les entreprises via les usages des collaborateurs. « Or un Teams Phone coûte par exemple jusqu’à 8 € par mois et par personne avec toutes les options de support, prévient-il. Et les données des conversations ne sont pas à l’abri des lois américaines sur l’extraterritorialité. »
Ajoutons que les récentes pannes de Teams et Exchange ont démontré le danger de ces configurations entièrement basées sur un seul fournisseur, et l’on comprend mieux pourquoi Jehan Monnier milite pour « des architectures de téléphonie hybrides, respectant les standards et intégrant plusieurs fournisseurs ».
Un triumvirat informatique, achats et juridique
C’est pourquoi Jean-Paul Alibert préconise le renforcement de ce qu’il appelle le triumvirat composé de la direction des services informatiques, de la direction des achats et de la direction juridique. « Face au sentiment de marginalisation chez les responsables informatiques des entreprises touchées par ces bouleversements, (qui) subissent les aléas commerciaux de leurs prestataires technologiques (et) se retrouvent pieds et poings liés à leurs fournisseurs (…), la pire attitude serait de considérer cette situation comme inéluctable. »
Gaël Pézier ne dit pas autre chose et positionne ce levier d’action de la politique industrielle et d’achats en bonne place parmi les quatre dont disposent selon lui la DSI et l’entreprise. Le premier, qui semble évident mais se heurte évidemment à des contraintes de temps et de moyens, est celui de la transformation de l’existant, avec l’introduction a minima de solutions concurrentes à celle de l’acteur dominant en place. On voit bien ici toute l’importance que pourra revêtir l’émergence de solutions européennes crédibles face aux mastodontes américains de la tech… si ces derniers leur en laissent le loisir. Plus concrètement, du moins à court terme, l’irruption de l’IA générative dans l’arsenal des DSI peut leur permettre de débloquer des situations de dette informatique insoutenable dans lesquelles elles s’étaient laissées enfermer au fil du temps. À condition de ne pas recréer, en travaillant « sans filet », d’autres situations de dépendance avec du code généré mal contrôlé et peu auditable (voir encadré, ci-dessous).
S’attaquer à la dette grâce à l’IA et au testing intelligent

Réduire sa dépendance passe aussi par une modernisation régulière du SI, afin de ne pas laisser des technologies « incrustées » peser d’abord sur ses coûts de maintenance, et à terme sur son agilité, donc sur sa capacité à répondre aux objectifs business de l’entreprise.
Mais certaines dettes informatiques sont si lourdes que les DSI renoncent à s’y attaquer, faute de moyens financiers et d’experts à mobiliser sur un sujet assez peu exaltant.
Sauf à regarder de plus près ce que les technologies d’IA, notamment générative, pourraient apporter à ces migrations, en automatisant la majeure partie des transformations de code, et surtout en les accélérant suffisamment pour rendre ces projets plus faciles à appréhender pour les équipes ?
Le remède pourrait cependant être pire que le mal, si le processus et ses résultats ne sont pas sous contrôle. « C’est pourquoi il faut investir sur du testing intelligent, faisant largement appel aux techniques de l’IAGen pour produire des scenarios et au RPA pour les exécuter », explique Sébastien Gontran, expert en testing chez l’éditeur spécialiste UiPath.
Un investissement qui pourrait atteindre jusqu’à 40 % du montant total de ces projets selon le spécialiste, mais indispensable pour garantir la réussite et la fluidité de ces transitions, et au final libérer l’entreprise d’une partie de ses dépendances.
Le second levier est celui de la réversibilité. Il ne s’agit pas seulement ici de prévoir un changement potentiel de fournisseur dans le calme. Mais aussi d’anticiper des défaillances majeures, conduisant à des impossibilités de fonctionner pour l’entreprise. « On parle ici de survie, assène le consultant. Il faut donc aller jusqu’à la reconstitution d’expertises internes capables de reprendre la main, même en mode a minima, si tout s’arrête chez le cloud provider par exemple. »
Enfin, dernier levier d’action, ce qu’il appelle le levier de place, à savoir les efforts de l’État et de structures comme le Cigref pour modifier la situation de dépendance actuelle, par la loi, le lobbying ou encore par des soutiens concrets à l’émergence d’une offre souveraine européenne.
« Il convient de repenser la dynamique de la dépendance technologique des entreprises (…) pour rééquilibrer les rapports de force », prophétise Jean-Paul Alibert. Un rééquilibrage qui aura forcément un coût, reconnaît Gaël Pézier pour conclure : « Si être indépendante est un enjeu stratégique pour une entreprise, alors elle lui reviendra cher. »
Mais combien coûte de ne pas l’être ?
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