Data / IA
Fred Werner (AI for Good) : « Nous entrons dans un monde sans clic »
Par Laurent Delattre, publié le 20 juillet 2026
À l’occasion de l’AI for Good Global Summit 2026, IT for Business a rencontré Fred Werner, l’un des créateurs de l’événement et responsable de l’engagement stratégique de l’Union internationale des télécommunications. Il décrypte une intelligence artificielle qui ne se contente plus de répondre, mais commence à agir de manière autonome. Une évolution porteuse de promesses, mais qui impose aux DSI de repenser l’identité, la sécurité et la gouvernance des agents IA.
Du 7 au 10 juillet 2026, Genève a accueilli l’AI for Good Global Summit, le principal rendez-vous des Nations Unies consacré à l’intelligence artificielle. Organisé au Palexpo par l’Union internationale des télécommunications avec plus de 50 partenaires onusiens, le sommet confronte les innovations technologiques aux grands enjeux de développement, de gouvernance et de souveraineté. IA agentique, Edge AI, robotique, informatique quantique ou interfaces cerveau-machine figuraient notamment au programme de cette édition.
Parmi les artisans historiques de cet événement figure Fred Werner. Cofondateur et responsable de la stratégie et des opérations d’AI for Good, il a contribué à transformer une initiative lancée en 2017 en une communauté internationale réunissant aujourd’hui des dizaines de milliers d’experts, d’entreprises, de chercheurs, d’institutions et de représentants gouvernementaux.
De la promesse de l’IA à son incarnation physique
En neuf ans, le changement d’échelle est spectaculaire. « Lorsque nous avons créé AI for Good en 2017, les conversations portaient beaucoup sur les peurs, les promesses et le battage médiatique autour de l’IA », se souvient notre invité. Les cas d’usage capables de contribuer à la résolution des grands défis mondiaux existaient déjà sur le papier, mais « la technologie n’était pas encore là ».
La rupture intervient, selon lui, en 2023 avec l’arrivée de l’IA générative, des grands modèles de langage et de ChatGPT. « Même lorsque la technologie n’était pas prête, cela ne nous a pas empêchés de réfléchir aux cas d’usage, aux standards nécessaires pour les soutenir et, surtout, aux moyens d’éviter que la fracture numérique ne se transforme en fracture de l’IA. »
En 2026, AI for Good revendique quelque 12 000 participants enregistrés à Genève. Mais le sommet ne parle plus uniquement d’algorithmes ou de chatbots. « Nous regardons désormais l’IA générative, l’IA agentique, mais aussi l’incarnation physique de l’IA à travers la robotique, l’IA embarquée, l’informatique spatiale et même le quantique. »
Pour Fred Werner, cette évolution annonce surtout une rupture dans la relation entre l’être humain et la machine : « Nous entrons dans un monde sans clic, dans lequel l’IA n’attendra plus nos prompts ou nos actions. Elle agira de manière autonome en notre nom. »
L’IA souveraine ne se résume pas à un immense datacenter
Cette montée en puissance relance nécessairement le débat sur l’IA souveraine. Mais Fred Werner met en garde contre une vision trop exclusivement centrée sur les infrastructures hyperscale.
« L’IA évolue tellement rapidement qu’il n’existe pas de stratégie universelle », explique-t-il. Dans de nombreux pays, notamment dans le Sud global, « vous n’avez pas nécessairement besoin du meilleur supercalculateur d’IA au monde ou de la dernière version du plus grand modèle de langage ».
Une grande partie des besoins peut être couverte par « de l’IA en périphérie, des modèles de langage plus petits, du TinyML ou des appareils capables de fonctionner avec une connectivité intermittente », complétés lorsque nécessaire par le cloud.
De plus en plus de DSI prennent aujourd’hui conscience que l’IA souveraine dépasse le seul cloud souverain. Elle englobe la capacité à choisir les modèles, les infrastructures, les terminaux et les architectures adaptés aux besoins locaux. Les initiatives européennes d’AI Factories souveraines illustrent une réponse possible pour les secteurs critiques, mais Fred Werner rappelle que la puissance brute ne doit pas devenir une condition préalable à tout projet d’IA.
« Penser que l’on a toujours besoin de l’IA la plus grande et la plus puissante devient en soi un facteur limitant », résume-t-il.
Réserver ses vacances avec un agent IA… et lui confier toute sa vie
Pour les DSI, la promesse de l’IA agentique est séduisante. Fred Werner prend l’exemple d’un agent capable d’organiser intégralement un voyage : « La promesse, c’est que l’agent IA puisse réserver vos vacances à votre place. Cela paraît formidable : personne n’aime passer des heures à organiser un voyage. »
Mais pour y parvenir, l’agent devra accéder à la carte bancaire de son utilisateur, à ses comptes de fidélité, à son calendrier, à ses emails et potentiellement aux informations de son conjoint, de ses enfants ou de ses compagnons de voyage. « La sécurité des applications tierces n’est déjà pas excellente aujourd’hui. Certaines ne disposent même pas d’un chiffrement approprié. Lorsque vous ajoutez un agent IA au milieu de tout cela, vous pouvez rapidement créer un cauchemar en matière de sécurité et de protection de la vie privée. »
Avant d’intégrer ces technologies au cœur des processus métier, les entreprises doivent donc construire les fondations appropriées. Un constat qui rejoint les six règles proposées par Gartner pour éviter le chaos agentique : inventaire centralisé, contrôle des permissions, gouvernance des données, observabilité et gestion du cycle de vie.
« Pour concrétiser la promesse de l’IA agentique, il reste encore beaucoup de briques à construire », insiste Fred Werner.
Pas d’agents de confiance sans identité numérique
La plus urgente de ces briques concerne l’identité. Les êtres humains disposent de papiers d’identité. Les machines, les serveurs et les services en ligne possèdent des adresses IP, des certificats et différents identifiants numériques. Mais les agents IA restent encore très largement dépourvus de cadre d’identité commun.
« Comment un agent peut-il passer d’une plateforme à une autre, d’un pays à un autre et franchir des frontières de manière fiable s’il n’existe aucun cadre d’identité pour l’IA agentique ? », interroge Fred Werner.
C’est précisément l’enjeu du groupe de travail international lancé par l’UIT autour de la sécurité des agents IA. L’initiative, portée par la commission d’études 17 consacrée à la cybersécurité, doit réunir entreprises, chercheurs, gouvernements et experts en sécurité afin de définir des mécanismes communs d’identification, de confiance et d’interopérabilité.
Un sujet également détaillé par Bilel Jamoussi, directeur adjoint du Bureau de la normalisation de l’UIT, dans un autre entretien accordé à IT for Business : « Les agents IA n’ont pas d’identifiant et n’ont pas de cadre d’action bien défini ». L’Estonie envisage déjà d’immatriculer chaque agent IA, preuve que la question sort désormais des laboratoires pour entrer dans le champ politique et opérationnel.
« Ce n’est qu’après avoir construit cette couche de confiance que nous pourrons réellement accélérer l’innovation et la collaboration », estime Fred Werner. « À ce moment-là, les DSI pourront se dire : maintenant, je peux véritablement intégrer les agents à ma stratégie. »
Des standards pour transformer les principes en technologie
Reste une difficulté : comment normaliser ou réglementer une technologie qui évolue bien plus vite que les institutions ? Pour Fred Werner, tout repose sur le calendrier : « Si vous standardisez ou réglementez trop tôt, vous risquez de bloquer l’innovation. Si vous intervenez trop tard, vous aboutissez à des situations de verrouillage propriétaire. Il faut trouver le bon moment. »
L’édition 2026 de l’AI for Good s’est tenue dans le prolongement du premier Dialogue mondial des Nations Unies sur la gouvernance de l’IA, organisé les 6 et 7 juillet à Genève. Pour la première fois, ce dialogue mandaté par l’Assemblée générale a offert à chaque État une place dans les discussions, tandis qu’un panel scientifique international indépendant présentait un premier socle d’analyse destiné à éclairer les politiques publiques.
Mais attendre une réglementation mondiale parfaitement harmonisée serait illusoire. « Le scénario parfait n’arrivera probablement jamais », prévient Fred Werner. Les standards constituent dès lors le moyen le plus concret de traduire les grands principes de gouvernance en dispositifs techniques.
« Lorsque vous développez des standards, vous intégrez la sécurité, la protection de la vie privée, les droits humains et la participation des pays en développement. Ces principes peuvent alors être inscrits directement dans la technologie, afin que les appareils, les plateformes et les modèles puissent interagir à travers les systèmes, les pays et les frontières. »
Pour notre invité, l’IA agentique ne doit donc pas être abordée comme une simple évolution fonctionnelle des assistants actuels. Elle introduit dans le système d’information des acteurs numériques autonomes, capables de manipuler des données et de déclencher des actions réelles. Avant de leur ouvrir les portes du SI, encore faut-il pouvoir les identifier, limiter leur pouvoir et retracer chacune de leurs décisions.
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