Gouvernance
DPP : le vrai chantier n’est pas le QR code, c’est l’interopérabilité des données produit
Par La rédaction, publié le 03 septembre 2026
Le passeport numérique de produit (Digital Product Passport, DPP), inscrit dans le règlement européen sur l’écoconception (ESPR), force les entreprises à exposer une identité produit structurée. Pour la DSI, le risque n’est pas de « manquer le QR » : c’est de produire des silos conformes qui ne parlent à personne.
Par Kévin Boutillier, Co-fondateur & CEO de Verisav & Daremeet
L’article « Digital Product Passport (DPP) : Un champ d’opportunités sous-estimé » d’IT for Business pose correctement l’enjeu : le DPP n’attend pas que le cadre technique soit « fini », et ce n’est pas un simple code à scanner de plus.
Ce que beaucoup de directions des systèmes d’information sous-estiment encore, c’est la nature réelle du chantier. Ajouter un support de données (data carrier) sur un emballage est trivial. Construire une mémoire produit lisible par machine, gouvernée et exploitable par des acteurs externes – autorités, opérateurs de la chaîne de valeur, partenaires B2B – est un projet d’architecture de données. Pas un projet d’emballage.
Ce que le DPP exige réellement du SI
Un passeport digne de ce nom repose sur trois couches qui doivent travailler ensemble. D’abord, une identité produit fiable, idéalement au niveau du numéro de série lorsque les décisions en aval (réemploi, traitement, contrôle) portent sur un exemplaire précis, et non sur un modèle catalogue.
Ensuite, un contenu structuré : 1 composition, substances préoccupantes, empreinte environnementale, réparabilité, conformité, pièces, consignes de démontage. . . selon le périmètre réglementaire du produit.
Enfin, une couche de confiance : qui a publié quoi, qui a le droit de lire quels champs, et comment vérifier une affirmation plutôt que de la croire sur parole.
Or ces informations sont aujourd’hui dispersées. PLM, PIM, ERP, bases fournisseurs, qualité, conformité, logistique : le diagnostic est connu. La DSI devient chef d’orchestre, non pour « digitaliser l’emballage », mais pour définir le référentiel produit (master data), les contrats de données avec les fournisseurs multi-niveaux, les exports normalisés et la journalisation des mises à jour.
La distinction à graver au COMEX est simple : un PDF derrière un QR code n’est pas un passeport. C’est un affichage. Un passeport commence quand les données sont structurées, échangeables et gouvernées.

Le coût caché n’est pas le support
Le CapEx et l’OpEx ne se situent pas dans l’impression du QR ni dans le choix d’un Digital Link. Ils se situent dans le mapping d’une nomenclature multi-niveaux et de données relatives aux substances vers des champs lisibles par machine ; dans la réconciliation de systèmes jamais conçus comme une seule mémoire produit ; dans l’arbitrage des droits d’accès par rôle – consommateur, opérateur industriel, autorité – qui est un sujet de gouvernance et de sécurité des données, pas d’« open data » total.
S’y ajoute un point encore trop peu traité dans les feuilles de route des DSI : l’écosystème technique européen du DPP fait coexister plusieurs styles. Côté industriel, les modèles Asset Administration Shell (AAS) sont structurants. Côté web sémantique, les approches RDF et les vocabulaires partagés jouent un rôle clé pour l’interopérabilité au-delà d’un silo d’entreprise. Sans pont de sens entre ces mondes, une organisation peut paraître conforme sur le papier. . . et produire des passeports qui ne circulent pas dans les workflows des partenaires.
C’est précisément l’enjeu analysé dans le livre blanc AAS/RDF publié via le Wuppertal Institute, auquel j’ai contribué au sein d’un groupe de travail lié à CIRPASS. Mon article évalué par les pairs dans Circular Economy and Sustainability (Springer, 2026) cartographie aussi les ressources sémantiques disponibles et les lacunes qui freinent encore l’interopérabilité réelle.
Une dernière précision d’architecture, souvent éludée : un passeport figé à la sortie d’usine est insuffisant pour les usages circulaires. Si le registre produit ne peut plus être mis à jour de façon contrôlée après mise sur le marché, on construit une étiquette de conformité, pas une infrastructure de confiance.
Une feuille de route pragmatique pour la DSI
Inutile d’attendre « la spécification finale de tous les produits » pour démarrer. Le calendrier est échelonné.
Maintenant : les batteries. Le règlement européen sur les batteries constitue la tête de pont obligatoire la plus claire, avec une échéance structurante en février 2027 pour les périmètres concernés. C’est le bon pilote : identité, champs critiques, droits d’accès, échange avec au moins un partenaire en aval — pas seulement une page web cosmétique.
Ensuite : ESPR et actes délégués. L’électronique, le textile et d’autres familles suivront. Attendre la liste exhaustive pour structurer l’identité produit et la gouvernance des données, c’est accumuler de la dette. Les groupes exposés à l’export vers l’UE, ou qui refusent de maintenir deux stacks de données produit (UE contre reste du monde), ont intérêt à converger tôt vers un modèle unique.
Gouvernance. Trois questions à trancher explicitement : qui est le responsable des données du produit (data owner) ? Qui peut écrire quoi après mise sur le marché ? Quels indicateurs remonter au COMEX – conformité d’accès au marché de l’UE, risque de double stack, dette d’interopérabilité – plutôt que le seul indicateur « QR déployé » ?
Cinq gestes concrets :
1. Cartographier les sources PLM / PIM / fournisseurs / conformité déjà identifiées comme le goulot d’étranglement.
2. Choisir un pilote batterie ou un SKU export UE à fort risque réglementaire.
3. Définir le modèle de données cible avant la conception du support (QR / Digital Link).
4. Tester l’échange lisible par machine avec un partenaire en aval, pas seulement l’affichage grand public.
5. Budgéter l’interopérabilité sémantique – AAS, RDF, vocabulaires, droits d’accès – pas uniquement le QR code.
Le DPP est donc, pour la DSI, un projet de gouvernance des données produit au croisement de la conformité, de l’architecture et de l’IT for Green, entendu ici comme contribution du numérique aux objectifs environnementaux de l’entreprise, et non comme seule sobriété du SI. Les organisations qui ne traitent que le support construiront du théâtre de conformité. Celles qui investissent dans l’interopérabilité transformeront une obligation ESPR en infrastructure de confiance pour toute la chaîne de valeur.
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