Open data, IA, climat, le nouveau moteur des jumeaux numériques territoriaux

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Jumeaux Numériques (Partie 2/2) : les territoires s’organisent face au défi climatique

Par Patricia Dreidemy, publié le 21 avril 2026

Les jumeaux numériques territoriaux, capables notamment de simuler et d’anticiper l’impact des mutations environnementales, restent encore rares, isolés et hétérogènes. La donne devrait changer avec le lancement du projet de Jumeau Numérique de la France et des Territoires (JNFT), soutenu par France 2030. Le cap est clair : réduire leurs coûts d’accès et de déploiement grâce à la mutualisation des initiatives.

Selon l’édition 2025 de l’Observatoire Data Publica, Les collectivités territoriales, la donnée et l’IA, seules 6 % environ des collectivités déclarent disposer d’un jumeau numérique territorial. Un taux quasi inchangé depuis l’Observatoire 2024, lors duquel 19 % d’entre elles assuraient par ailleurs vouloir s’équiper dans l’année. Et si les métropoles sont plus outillées (à 33 %), les niveaux de maturité technologique sont très hétérogènes, allant du SIG enrichi à la modélisation dynamique prédictive en passant par la visualisation 3D statique du territoire.

« Aujourd’hui, les collectivités concentrent leurs efforts sur la structuration des données et le cadrage des usages de l’intelligence artificielle, analyse Christelle Gibon, directrice de mission au sein du cabinet de conseil Civiteo, spécialiste de la place de la donnée dans la décision publique. Le jumeau numérique, qui repose notamment sur des socles data et IA, en particulier pour les modules de simulation, arrive dans un second temps. Ce n’est pas un frein mais plutôt une étape préparatoire, qui devrait à terme favoriser le développement et la consolidation des jumeaux numériques. »

Les coûts élevés, la complexité des données, le manque d’acculturation à ces technologies émergentes, les injonctions parfois contradictoires des politiques publiques, ainsi que les cadres juridiques encore incertains ne facilitent pas non plus leur adoption. Ni le manque de collaboration et de mutualisation.

Pas encore du moins, car de nouvelles dynamiques émergent. Ainsi le groupe de travail francophone sur les jumeaux numériques territoriaux, co-porté par l’association MINnD2050 et le CNIG (Conseil national de l’information géolocalisée) avec l’appui de l’IGN, s’impose comme un lieu de partage d’informations, de cas d’usage et de bonnes pratiques. « Il compte aujourd’hui 180 participants et réunit des communautés métiers qui fonctionnaient auparavant en silo – construction, géomatique, numérique – », souligne Pierre Laulier, secrétaire général. du CNIG. Parmi les thèmes explorés, le vocabulaire, les données et cas d’usage, la standardisation, les outils, les modèles économiques et l’intelligence artificielle.

Cathédrale de Périgueux

Sept applications prioritaires pour le JNFT

Le CNIG constituera un appui stratégique au projet de Jumeau Numérique de la France et des Territoires (dont le projet JUNN annoncé en avril 2026 en est l’une des concrétisations opérationnelles, coordonnée par Spatial), co-porté par l’IGN, le Cerema et l’INRIA au sein d’un consortium d’acteurs publics et privés.
Face aux défis environnementaux, le JNFT entend structurer l’écosystème des jumeaux numériques territoriaux : mutualiser les initiatives, accélérer les cas d’usage et poser les bases d’un socle open source commun sur lequel pourront s’interfacer tous les jumeaux numériques territoriaux. Pour faire émerger des cas d’usage métiers structurants, le consortium a lancé un appel à communs vers l’ensemble de l’écosystème – État, collectivités, chercheurs, entreprises et associations.

Résultat : 200 réponses et sept cas d’usage jugés prioritaires à développer. Ils portent sur le renforcement de la résilience des territoires face aux risques naturels et climatiques, l’aménagement durable des villes, la gestion de l’eau, la mobilité, l’adaptation des forêts, la santé publique, ainsi que le développement des énergies renouvelables.


Rennes Métropole s’appuie sur ses open data

Développés à partir de 2017, les trois simulateurs actuellement disponibles sur le jumeau numérique de Rennes Métropole ont pour vocation de renforcer la concertation et la coopération entre habitants, professionnels et élus. Il y a d’abord un cadastre solaire permettant aux particuliers d’évaluer le potentiel photovoltaïque de leur toiture et de se projeter comme producteurs d’électricité. Un autre simulateur mesure leur exposition aux ondes électromagnétiques et situe les sites radioélectriques. Un troisième invite les usagers à découvrir et à contribuer à la conception du réseau Trambus métropolitain.
Ces outils s’appuient sur le portail open data de Rennes Métropole qui alimente les briques structurantes du jumeau numérique : référentiels géographiques, bâti, voirie…
Le recours aux données privées reste très marginal, représentant moins de 0,5 % du catalogue. Celles-ci proviennent principalement de partenaires tels que Enedis, Engie et GRDF. Rennes Ville et Métropole ont été en 2010 les premières collectivités à publier un catalogue de données ouvertes. La collectivité s’appuie également sur plus de vingt-cinq ans d’expérience en modélisation 3D : une première maquette numérique de la ville a été créée en 1999 et enrichie en 2006 par des texturations réalistes issues de prises de vues aériennes obliques. En 2012, cette maquette a été étendue à l’ensemble du territoire métropolitain.
Depuis trois ans, le service Données territoriales et information géographique de la Métropole travaille à la refonte de la base 3D et du référentiel Bâtiment, afin de disposer d’un seul et unique référentiel 2D/3D.


Des échelles territoriales et au-delà

« Le consortium va également injecter dans le JNFT les données relatives à l’Hexagone du programme européen DestinE, relayé en France par le CNES », précise Claude Pénicand, directeur adjoint des programmes et directeur délégué à la stratégie à l’IGN. Ce programme vise à bâtir un jumeau numérique très précis de la Terre pour modéliser et simuler les impacts du changement climatique, les catastrophes naturelles et les autres phénomènes environnementaux, afin de mieux anticiper les risques et éclairer la décision publique. DestinE s’inscrit dans la politique open data de l’Union européenne, mais va aussi plus loin : les sorties de DestinE sont soumises à la DestinE Data Policy qui les rend reproductibles, redistribuables, modifiables et partageables librement. Un travail important de standardisation est également nécessaire.

À terme, des acteurs privés pourront s’interconnecter avec le jumeau via des data spaces sécurisés. Et si le JNFT apportera une brique homogène essentielle de continuité numérique territoriale, le programme EDIC LDT CitiVERSE de la Commission européenne, qui a pour ambition de définir et promouvoir des standards communs pour la construction de jumeaux numériques interopérables, devrait apporter les éléments appropriés pour une démarche partagée à plus grande échelle.


Angers Loire Métropole prévoit d’ouvrir sa data

Le jumeau numérique d’Angers Loire Métropole s’inscrit pleinement dans son programme Territoires Intelligents lancé en 2020 pour douze ans. Sa première application, pleinement opérationnelle depuis 2023, est dédiée aux simulations d’inondations.
Alimenté par les prévisions Vigicrues et par l’historique des crues passées, l’outil permet de visualiser l’étendue des inondations et leurs impacts potentiels sur les bâtiments, les armoires électriques ou encore les routes. Ce simulateur est aujourd’hui utilisé par les opérateurs du centre d’hypervision de la collectivité, créé dans le cadre du programme pour mieux coordonner les interventions sur le domaine public dans la gestion des crises liées au changement climatique.
« À terme, les données issues de ces simulations ont vocation à être diffusées plus largement auprès de communes membres de la collectivité, précise Mary Juteau, responsable Donnée et Information Géographique à la Métropole. En parallèle, une stratégie de la donnée a été votée fin 2023 en conseil communautaire. Elle intègre l’ensemble de la gouvernance de la donnée associée au jumeau. »
Celui-ci repose sur un socle de données 3D produites par la collectivité. Il intègre également des données historiques et actuelles issues du système d’information géographique, des logiciels métiers de la collectivité, ainsi que de partenaires institutionnels comme l’IGN. Malgré le recours à des solutions propriétaires, un ETL (Extract, Transform, Load) garantit la production de formats interopérables, afin d’assurer le partage des données. « Si à ce stade, les données du socle du jumeau numérique ne sont pas ouvertes, c’est que nous avions d’autres priorités à gérer. Une réflexion est toutefois engagée sur leur diffusion en open data », confie Mary Juteau.


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