Pour favoriser l’innovation, l’Etat aurait tout intérêt à lever les obstacles actuels et à développer les infrastructures nécessaires plutôt que de tenter de prévoir quelles seront les innovations à cinq ans.

L’Etat français vient de faire officiellement deux grands pas pour rendre la France plus innovante. Le premier est la publication du rapport Beylat-Tambourin intitulé « L’innovation : un enjeu majeur pour la France ». Le second est la création d’une commission Innovation 2030, qui sera présidée par Anne Lauvergeon. En premier lieu, on ne peut que se féliciter que l’Etat se penche sur la question et déclare officiellement que l’innovation est positive.

La France, musée vivant ou terre d’avenir ?

Cette position n’est pas si naturelle qu’elle en a l’air. L’Etat français a toujours eu tendance à privilégier la défense des industries anciennes plutôt que l’éclosion de nouvelles. Pour une raison toute simple : les nouveaux chômeurs manifestent, alors que les personnes qui auraient pu bénéficier d’emplois créés restent silencieuses. De plus, la France bénéficie d’un passé historique illustre, à l’aura internationale. Celui-ci représente une somme d’actifs difficilement copiables ailleurs justement grâce à leur antériorité : les Châteaux de la Loire, les grands vins, les fromages de France, l’industrie du luxe… tous domaines qui ne demandent pas a priori d’innovation permanente (a priori seulement). On ne peut donc que se réjouir de la primauté accordée désormais à l’innovation. C’est le signe que notre pays compte se battre à armes égales dans un monde globalisé plutôt que de pleurer sur son sort et sur l’obsolescence de ses industries.

L’Etat omniscient et omnipotent

Traditionnellement, lorsque l’Etat français s’engage sur la voie de l’innovation, il lance de vastes programmes publics dans quelques domaines choisis. Cette approche a obtenu des résultats très convaincants pour quelques grandes initiatives nationales : le TGV, le nucléaire, le téléphone pour tous, Airbus… Il est d’ailleurs naturel que l’Etat s’envisage comme puissance agissante. Non seulement c’est la seule posture qu’il connaisse, mais en plus les citoyens la réclament. Et tous les autres pays feraient prétendument de même : les Etats-Unis avec leurs programmes d’armement, le Japon avec le rôle de son ministère de l’Economie et du Commerce extérieur.

Pourtant être actif ne signifie pas forcément tout réaliser de ses propres mains. En Corée du Sud, par exemple, l’Etat s’implique fortement dans l’identification de quelques domaines prioritaires dans lesquels il souhaite que le pays prenne de l’avance. Mais dans le même temps, plus des deux tiers des investissements de R&D sont effectués par le secteur privé. Concrètement, l’Etat incite les étudiants à se lancer dans des carrières de chercheur, et fait aussi tous les efforts pour que ces recherches débouchent sur des produits commercialisables, mais ce n’est pas lui qui réalise les étapes de mise sur le marché. Je suis donc curieux de savoir comment l’Etat français envisage l’innovation dans les années à venir, et comment il passera à l’acte.

Des événements porteurs de sens… à défaut de concret ?

Le rapport Beylat-Tambourin présente divers mérites, parmi lesquels le constat (enfin) que le succès d’un pays en innovation ne se mesure pas au montant de ses dépenses publiques en recherche et développement et la reconnaissance de l’initiative privée comme moteur de l’innovation, y compris dans le prolongement de programmes de recherche publics. Mais aussi la mise en avant des pôles de compétitivité ancrés dans les régions et l’identification des principaux obstacles à la naissance des entreprises de demain, comme la complexité des systèmes d’aide et d’accompagnement et les lourdeurs du financement. Au final, je trouve que son mérite principal ne repose pas tant dans ses recommandations positives que dans ses prises de position qui relativisent le rôle de l’Etat et lui demandent explicitement d’en faire moins, mais mieux.

Cependant ce vœu semble en opposition flagrante avec la création de la commission Innovation 2030, pourtant présidée par une personnalité de premier plan et incontestable. En effet, la démarche de cette commission vise, à nouveau, à identifier les pistes sur lesquelles la France peut envisager d’asseoir ses succès de demain, et à les encourager par des aides financières. Or, à moins de vivre dans une économie autarcique et bloquée, il est impossible d’anticiper les succès à vingt ans et de savoir d’où viendra l’innovation. Cette dernière ne se décrète pas, elle nécessite beaucoup d’essais, et beaucoup d’erreurs. Dans un contexte éminemment changeant, et caractérisé par des situations locales variées, il faut développer un maximum de singularités. L’innovation est un peu comme l’horticulture : la chance y tient une place non négligeable, même si toutes les conditions doivent être réunies pour que les plantes croissent, se développent, et démontrent leur potentiel.

La position que s’arroge l’Etat est plutôt celle d’un industriel à courte vue en charge de la mise sur le marché : il cherche à déterminer à l’avance quelles boutures seront les plus fructueuses, mais surtout, il piétine les autres pour ne s’occuper que des plus prometteuses, et vient tous les jours tirer sur leurs tiges pour qu’elles poussent plus vite. En résumé, la notion de plan quinquennal a vécu, il serait souhaitable de ne pas la ressusciter. Les décisions technocratiques nous ont donné le TGV mais aussi le Minitel et trois à cinq ans de retard sur le développement d’Internet. Les seuls nostalgiques de cette époque sont, de façon assez naturelle, des technocrates.

Changeons la recette

Je propose qu’au lieu de dépenser 150 millions d’euros d’aide pour des entreprises qui devront se livrer à des exercices de contorsion administrative pour les obtenir, on concentre cette commission sur les obstacles à l’innovation en France, et éventuellement sur les infrastructures à mettre en place pour nous conférer des avantages compétitifs nationaux : réseaux à très haut débit, satellites, grandes bases de données, programmes de recherche appliquée, par exemple sur le gaz de schiste, sur les OGM, sur les thérapies géniques… Quitte à ce que l’Etat intervienne, que ce soit au moins au service des innovateurs de demain. Innovons, supprimons des commissions !

Marc Devillard

Marc Devillard