Né dans les années 80 à l’unversité de Stanford, le « Design Thinking » est une méthode de gestion de l’innovation qui s’appuie sur une démarche non linéaire de design collaboratif. Elle vise à permettre aux entreprise d’innover en s’inspirant du mode de pensée des designers. Parce qu’elle est collaborative et centrée sur l’humain, elle revient en vogue…

Mickey McManus et Antoine Gourévitch opèrent tous deux à l’intersection du design et des nouvelles technologies. Ils nous expliquent comment le Design Thinking peut permettre aux technologies de pointe d’exprimer tout leur potentiel.

À l’ère des objets connectés et du traitement des masses de données, nous disposons d’une quantité d’informations inédites sur la façon dont les individus utilisent différents biens et services. Une aubaine pour le design thinking ?

Antoine Gourévitch
Directeur associé senior, BCG

Antoine Gourévitch : Grâce à ces nouveaux outils, on voit apparaître la possibilité d’effectuer du design in silico, de concevoir des biens et services taillés pour s’adapter au comportement des futurs utilisateurs, à l’aide de simulations réalisées par des modèles informatiques.
On peut par exemple étudier comment les gens travaillent dans un bureau, comment ils s’y déplacent, et, fort de ces informations, construire des bâtiments qui s’adaptent aux besoins des personnes plutôt que l’inverse.
On trouve des applications dans de nombreuses industries. Dans l’automobile, on commence à comprendre comment les gens conduisent, car les voitures connectées collectent de larges quantités de données.
On peut ainsi adapter le design des véhicules en fonction des habitudes des utilisateurs. Par exemple, il est inutile de concevoir une vitre qui peut s’ouvrir un million de fois si, en moyenne, les utilisateurs ne l’ouvrent que 100000 fois.

Mickey McManus : Cet accès inédit à l’information transforme aussi le processus de design.
On raisonne désormais beaucoup en termes de contraintes, d’obstacles, et sur la meilleure manière de les résoudre.
On voit ainsi apparaître un design génératif, dans lequel, grâce à des technologies comme le machine learning, on ne conçoit plus vraiment les choses en elles-mêmes : on choisit les contraintes que l’on veut surmonter, les objectifs que l’on veut atteindre. Et à partir de ces informations, les algorithmes élaborent différentes possibilités. Une fois ces possibilités tracées par la technologie, c’est au designer de choisir lesquelles il souhaite privilégier.
On voit ainsi s’établir une véritable collaboration entre l’humain et la technologie.

Cela implique d’établir davantage d’interdisciplinarité au sein de l’entreprise ?

Mickey McManus
Président du cabinet Maya Design pendant plusieurs années,
et désormais senior advisor au BCG

Mickey McManus : En effet, la question de la collaboration interdisciplinaire occupe une place croissante dans le design thinking. Il va de plus en plus s’agir de faire travailler ensemble des personnes très différentes, qui peuvent avoir du mal à se comprendre.
L’enjeu pour les entreprises va consister à investir dans ces équipes pluridisciplinaires et à y faciliter l’échange et la confiance.

Antoine Gourévitch : Et pour cela, les entreprises, qui fonctionnent encore aujourd’hui de manière très hiérarchique et verticale, doivent repenser leur organisation pour s’adapter à ces nouveaux enjeux.
Cela implique d’adopter les méthodes agiles, de s’ouvrir à l’innovation, penser en termes d’équipes et veiller à leur productivité, être multifonctionnel et prendre les décisions en fonction des signaux du marché, plutôt que d’idées préconçues.

Face à l’arrivée des nouvelles technologies de l’intelligence artificielle à l’informatique quantique, en passant par les biotechnologies, quelle place pour le design thinking ?

Antoine Gourévitch : Il y a pour moi deux tendances différentes.
D’une part, des technologies comme l’informatique quantique vont permettre d’accroître la capacité de calcul, et donc de faire davantage avec le même niveau de ressources.
D’autre part, grâce à l’intersection entre les biotechnologies, la découverte de nouveaux matériaux et les avancées dans l’électronique, on va pouvoir obtenir des produits, par exemple des vêtements ou des véhicules, qui interagissent en permanence avec leur environnement, ne sont plus statiques, mais évoluent avec le temps.
Nous allons avoir besoin du design thinking à la fois pour trouver quoi faire avec cette puissance de calcul inédite et avec ces produits évolutifs.

Mickey McManus : J’étais récemment à un événement consacré à la biologie synthétique, et l’un des intervenants présentait du silicium dans lequel on avait injecté des neurones de synthèse, afin d’obtenir des puces douées d’un sens de l’odorat. Un tel dispositif peut ensuite être déployé dans un aéroport pour repérer des choses comme l’explosif plastique, qui échappe aux chiens renifleurs…
Tout cela pour dire que cette intersection entre informatique et biologie synthétique permet des choses tout à fait nouvelles, et le design thinking va avoir pour mission de trouver les applications les plus prometteuses.
Le design thinking va du reste lui-même évoluer. Peut-être parlera-t-on plutôt de design science. Être centré sur l’humain ne sera plus suffisant, il faudra raisonner de manière holistique, marier les disciplines et apprendre à appréhender ces objets d’un type nouveau, qui continueront à évoluer au fil de leur cycle d’utilisation.


Entretien traduit de l’anglais et paru dans un hors-série Usbek & Rica / BCG Platinion