Le formidable essor des « Deep Tech » ouvre une nouvelle ère de la R&D.

Par Antoine Gourévitch, directeur associé senior BCG & Arnaud de la Tour, directeur général d’Hello Tomorrow

Selon notre dernière étude BCG et Hello Tomorrow, les investissements privés injectés dans ces startup technologiques, souvent issues des laboratoires de recherche, ont augmenté de 20 % par an depuis 2015 pour atteindre 18 Md$ en 2018.
Autre marqueur d’un phénomène potentiellement disruptif, nous en avons compté 8 700 dans le monde, un chiffre en forte hausse.
Après la vague des start-up concentrées sur l’expérience client et les usages digitaux, émerge ainsi une nouvelle génération. Ultra-innovantes, les deep tech s’intéressent aux technologies des matériaux, de la génétique, des robots, des drones, des batteries, de l’intelligence artificielle, ou encore de l’informatique quantique.
Leurs découvertes répondent aux grands enjeux de l’environnement, de la santé et des process de production. Elles détiennent les clés des avancées technologiques attendues dans la plupart des industries et portent ainsi les marchés de demain. Dans l’aéronautique, des start-up sont à la pointe de l’avion électrique, comme Lilium Aviation, le gagnant de Hello Tomorrow en 2016, détrônant les deux géants Airbus et Boeing.

Jusqu’à présent réservées aux centres de R&D des grandes entreprises, ces innovations de rupture sont donc plus fragmentées au sein des écosystèmes de la deep tech. Adossées aux laboratoires de recherche et à de grandes universités, bénéficiant de l’engagement massif des investisseurs, ces start-up profitent des plateformes open source et d’open data, de la puissance informatique à moindre coût proposée par le cloud, du prototypage par l’impression 3D et de la force de leur agilité.

Devenues incontournables, elles sont en train de modifier le modèle traditionnel de la R&D des grandes entreprises. Ces dernières ont une carte à jouer. La menace de disruption de leur activité est plus faible. En effet, contrairement aux start-up du digital, ces jeunes pousses technologiques ne peuvent pas commercialiser et développer à grande échelle leurs innovations toutes seules. Contraintes par des cycles plus longs de mise sur des marchés souvent très réglementés, les deep tech ont besoin de l’expertise des process d’industrialisation et du réseau B to B des grands groupes. C’est ainsi que Canard Drones s’est rapprochée d’ADP pour tester en conditions réelles son système de mesure d’instruments aéroportuaires par drone.

Selon une précédente étude publiée en 2017, 80 % des startup interrogées recherchaient du financement, 61 % un accès au marché, 39 % une expertise technique et 26 % un savoirfaire en commercialisation. Cette interdépendance offre les conditions d’un partenariat constructif et créateur de valeur. Encore faut-il comprendre les particularités de leur écosystème et accepter de changer de paradigme en matière de R&D. Constitué d’une grande variété d’acteurs issus du privé et du public, l’environnement des deep tech repose sur des interactions agiles sans véritable leader identifié, et souvent sans business model clair au démarrage.
Les intervenants de cet écosystème se livrent une compétition aiguisée par les enjeux économiques. Les investisseurs enrichissent leur offre de conseil et se spécialisent sur des technologies ciblées. Les programmes d’entreprenariat, les accélérateurs, les campus et autres facilitateurs privés ou universitaires se multiplient. Trouver sa place devient donc à la fois crucial et complexe. Les grandes entreprises, elles, ne découvrent pas les leviers du modèle de relations avec des start-up et l’open innovation. Elles ont déjà mis en place une stratégie de private equity, associée ou non à des partenariats technologiques, des incubateurs ou des jointventures. Aujourd’hui, toutefois, il leur faut articuler plus finement ces initiatives, travailler sur les barrières culturelles internes – un sujet d’autant plus sensible dans l’univers traditionnellement secret de la R&D – et adopter une approche agile face à des écosystèmes dynamiques.
Le phénomène émergent mais puissant des deep tech interroge l’organisation de l’innovation technologique. Un sujet stratégique pour la croissance future des grandes entreprises.