Depuis un an, ce gouvernement a pris les mesures qu’il fallait en faveur des entreprises et des PME, ainsi qu’en matière d’innovation et du numérique. Mais l’Administration et ses ramifications sapent cet élan.

Le 11 avril, Arnaud Montebourg sonnait la mobilisation générale et appelait le secteur public à favoriser l’achat patriotique. Et il annonçait la mise en œuvre de la mesure numéro 32 du Pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi : “ Réserver 2 % de la commande publique à l’innovation. ” Cette fois encore, j’ai applaudi lorsque j’ai entendu le bouillonnant ministre du Redressement productif déclarer : “ Il faut de l’audace. Ce qui compte, c’est l’état d’esprit. La frilosité doit être une page qui se tourne. ” Et, s’adressant aux acheteurs publics, le même assurait : “ Il faut encourager les entreprises audacieuses. Je voudrais que nous prenions notre part du risque. ”

Cet engagement, Arnaud Montebourg l’a réitéré le 23 mai, dans le cadre d’un colloque organisé par Pacte PME. D’une manière générale, je trouve que depuis un an, ce gouvernement a pris les mesures qu’il fallait en faveur des entreprises et des PME, ainsi qu’en matière d’innovation et du numérique. Il y a pourtant une chose que je ne comprends pas : le fait que l’Administration et ses ramifications sapent cet élan.

Je prends pour exemple le choix du discret GIP (Groupement d’intérêt public) Renater de se doter du logiciel de messagerie collaborative Zimbra, développé par l’Américain VMware. Pour ceux qui l’ignorent, la mission du GIP Renater consiste à fournir des services télécoms haut débit aux fleurons de la recherche publique et des universités françaises (CNRS, Inserm, CEA…). Fort logiquement, ce groupement s’est mis en tête de proposer un service de messagerie commun.

La population concernée, potentiellement énorme, s’étend des personnels et étudiants des organismes membres de ce Groupement aux élèves des universités et aux enseignants de l’Education nationale. Soit 3,3 millions de messageries électroniques qui verront passer l’ensemble des fruits de la connaissance et de la recherche publiques. L’enjeu est de taille, et le choix des technologies stratégique. De fait, et selon les annonces du gouvernement, s’il existe un secteur où l’achat patriotique et la souveraineté numérique devraient fonctionner, c’est bien celui-ci. C’est pourtant une tout autre partition qui se joue.

« L’élan de l’Etat est miné par ses propres services »

Une première étape s’est déroulée dans l’opacité la plus totale. Il s’agissait de faire valider le choix du logiciel Zimbra par le conseil d’administration du GIP Renater. Non pas dans sa version ouverte – ce qui correspond à la circulaire du Premier ministre datée du 19 septembre 2012 –, mais dans sa forme “ packagée ”… et payante. La suite n’a pas été plus transparente. Il semblerait que le GIP se soit déjà porté acquéreur des licences Zimbra en agissant directement auprès de l’Union des groupements des acheteurs publics (Ugap).

Est-ce bien le rôle de celui-ci de valider les achats publics stratégiques ? Le dernier mouvement, enfin, se joue plus en mode fortissimo, puisque le GIP Renater a lancé en parallèle un appel d’offres pour une fourniture en mode cloud du service de messagerie collaborative sur la base de ces licences Zimbra. Une démarche qui impose une technologie propriétaire et ne respecte pas le principe d’égalité des concurrents devant la commande publique. Chez Linagora, comme chez d’autres acteurs français du logiciel libre, nous ne pouvons accepter cela. Nous mettrons tout en œuvre pour faire respecter le code des marchés publics, mais aussi pour que le GIP Renater joue le jeu de l’achat patriotique et de la souveraineté numérique, si chers à Arnaud Montebourg. Car il existe de véritables solutions développées par des PME innovantes françaises sur la base d’applications vraiment libres.

Nous travaillons nous-mêmes en partenariat avec le Loria (Laboratoire lorrain de recherche en informatique et ses applications), Armines (structure de recherche des Ecoles des mines) et Télécom Sud Paris. Cette initiative, soutenue par les investissements d’avenir, représente un effort de R&D de 6 millions d’euros d’ici à 2016. Il serait ainsi paradoxal que, d’un côté, les pouvoirs publics soutiennent par des fonds publics le développement de projets de logiciels libres novateurs, porteurs de valeur et d’emplois, et que de l’autre, ils favorisent des solutions étrangères. Quand il s’agit de fournir un service de messagerie à la communauté éducative et à la recherche publique françaises, cela semble être la moindre des choses. Alors que Fleur Pellerin a présenté le 30 mai “ un plan coordonné en faveur de l’innovation ”, ce serait un comble si je n’étais pas entendu.