Souveraineté IA au WAICF 2026 : l’Europe peut-elle rattraper le train du calcul ?

Data / IA

WAICF 2026 (Partie 3/3) : l’Europe peut-elle encore peser dans la course à l’IA ?

Par Laurent Delattre, publié le 20 février 2026

À l’occasion du World AI Cannes Festival 2026, IT for Business a déplacé son plateau TV pour partir à la rencontre de ceux qui construisent les alternatives IA européennes aussi bien en infrastructure, en financement et en ambition politique. Points de vue complémentaires au micro de Thomas Pagbé…

La cinquième édition du World AI Cannes Festival a réuni la semaine dernière sur la Croisette plus de 10 000 professionnels de l’intelligence artificielle. Au-delà des prouesses technologiques exposées, une question de fond s’imposait comme évidente dans les échanges : l’Europe a-t-elle encore les moyens de compter en matière de modèles, de logiciels et d’infrastructures IA ?
Les chiffres donnent le vertige. En 2026, les hyperscalers américains (Amazon, Google, Microsoft, Meta) prévoient d’investir à eux seuls plus de 700 milliards de dollars dans les infrastructures d’IA, soit davantage que le PIB de la Suède. Les États-Unis dépensent six à huit fois plus que l’UE dans les infrastructures de calcul avancées et la recherche fondamentale. Et selon McKinsey, l’Europe n’est compétitive que sur 4 des 14 technologies jugées critiques pour la prochaine décennie.
Côté adoption, le constat est tout aussi préoccupant : seules 13,5 % des entreprises européennes utilisent l’IA, selon la Commission européenne. Le plan InvestAI de 200 milliards d’euros, lancé lors du Sommet de Paris en février 2025, dessine une ambition, mais sa déclinaison opérationnelle se heurte aux contraintes budgétaires des États membres et à la fragmentation réglementaire du continent.

Pour expliquer et éclairer ce contexte et les champs des possibles pour une IA Européenne, IT for Business a installé son plateau TV au cœur du salon pour interroger chercheurs, DSI, managers, éditeurs, ESN et acteurs de l’écosystème IA sur les conditions d’une autonomie européenne crédible. Dans cette série d’entretiens, Thomas Pagbé donne la parole à Robin Rivaton (Stonal/MEDEF), Evgenia Plotnikova (Dawn Capital), David Gurlé (PoliCloud) et Fred Werner (ITU/Nations Unies). Quatre personnalités différentes qui nous offrent quatre perspectives complémentaires sur les leviers structurels qui permettront, ou non, à la France et à l’Europe de rester dans la course.

« La principale crainte, ce n’est pas l’IA : c’est de ne pas se saisir de cette révolution »

Robin Rivaton, Entrepreneur, CEO de Stonal, AI & Data Evangelist du MEDEF

Robin Rivaton ne mâche pas ses mots : le principal risque pour les entreprises françaises n’est ni la consommation d’eau, ni la destruction d’emplois, mais l’inaction. En tant qu’ambassadeur IA du MEDEF, il a mené un vaste travail d’évangélisation à travers un tour de France couvrant 25 villes, en partenariat avec le Numeum. Le constat : malgré une inflexion positive depuis le Sommet pour l’action dans l’IA de février 2025, la France reste en dessous d’autres pays, « notamment des pays émergents ». Le blocage principal se situe au passage à l’échelle. Beaucoup d’entreprises restent prisonnières de la phase pilote, freinées par l’incertitude sur le retour sur investissement. Le message de Rivaton est pragmatique : il est possible de tester à moindre frais, quelle que soit la taille de l’entreprise, en ciblant d’abord les processus à plus forte valeur ajoutée avant d’envisager un déploiement massif. Citant Jensen Huang, le patron de Nvidia, il martèle que la transformation portée par l’IA « concerne toutes les activités, toutes les tailles d’entreprises, même des indépendants ». Y compris ceux qui pensent être à l’abri parce qu’ils exercent un métier de service ou de relation humaine.

« Ce n’est pas une bulle qui va éclater, c’est un incendie et seuls quelques-uns y survivront »

Evgenia Plotnikova, General Partner chez Dawn Capital

Evgenia Plotnikova, à la tête d’un fonds B2B de 2,5 milliards de dollars, refuse le complexe d’infériorité européen. « On passe notre temps à nous comparer aux États-Unis. Or quand vous êtes basé en Amérique, vous ne vous comparez ni à la France ni à l’Europe. »
Pour elle, l’enjeu n’est pas géographique mais stratégique : résoudre de grands problèmes business avec de grands produits, depuis l’Europe. Elle cite Dataiku, née à Paris, aujourd’hui leader mondial de l’IA avec plus de 1 400 employés et 350 millions de dollars de revenus, comme preuve que c’est possible.
Sur la question du passage à l’échelle, sa conviction est sans appel : il faut penser global dès le premier jour, car les clients ne choisissent pas un fournisseur en fonction de sa nationalité.
Quant à la prolifération de startups IA, Plotnikova parle non pas de bulle mais d’« incendie » : trop de capital finance trop de clones, et seule une poignée d’entreprises dotées de modèles économiques durables survivra.
 Ce que Dawn Capital recherche, « ce ne sont pas juste de bonnes idées et de la croissance, mais des modèles qui résisteront à l’épreuve du temps ».

« 90 % de la population mondiale doit encore adopter l’IA et on n’a pas les infrastructures pour les accueillir »

David Gurlé, Fondateur et Executive Chairman de PoliCloud

David Gurlé attaque le problème de la souveraineté numérique par sa dimension la plus concrète : l’infrastructure physique. PoliCloud déploie des micro data centers interconnectés, souverains et frugaux en énergie, destinés aussi bien aux collectivités qu’aux entreprises du CAC 40 ou aux agriculteurs, ces derniers récupérant la chaleur fatale des serveurs pour chauffer leurs serres.
Avec 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires de l’IA et un temps d’usage passé de 6 à 14 minutes, la demande explose, mais l’énergie disponible pour les data centers se situe à un horizon de « 4 à 7 ans ».
Aujourd’hui, l’IA ne ralentit pas faute de modèles, mais faute d’infrastructure.
Face aux hyperscalers américains et aux lois extraterritoriales, David Gurlé revendique une indépendance totale, inscrite dans la structure capitalistique même de l’entreprise. Sur la position européenne, il se montre combatif : « Nous nous sommes enfin réveillés », mais deux urgences demeurent : le financement des entreprises pour éviter qu’elles aillent chercher leurs capitaux ailleurs, et la simplification réglementaire pour « être européen et pas juste l’Allemagne, l’Italie ou la France ».
PoliCloud prévoit d’installer plus de 1 000 unités d’ici 2030, soit 400 000 GPU au service des territoires.

« Il faut un écosystème IA avec la vitesse des startups, l’échelle des gouvernements et la rigueur de l’académie »

Fred Werner, Chief, Strategic Engagement at United Nations’ ITU

Fred Werner porte un regard planétaire sur l’IA depuis l’ITU, l’agence des Nations Unies pour les technologies numériques, et cofondateur d’AI4Good en 2017. Sa préoccupation première : s’assurer que l’IA ne fonctionne pas uniquement à Shenzhen, dans la Silicon Valley ou à Bruxelles, mais qu’elle soit accessible et opérante dans les 50 pays africains et au-delà. Or un tiers de la population mondiale reste non connectée, ce qui prive l’humanité d’un immense potentiel de résolution collective de problèmes. Werner identifie cinq couches à construire simultanément : la donnée, l’infrastructure et la connectivité, les compétences IA, la gouvernance, et un écosystème mêlant « la vitesse des startups, l’échelle des gouvernements et la rigueur de l’académie ». Il ouvre aussi une perspective fascinante : le space computing. Face à la demande énergétique insatiable des data centers, l’idée est de placer des puces IA sur des constellations de satellites, alimentées en énergie solaire 24 heures sur 24 et refroidies naturellement par le vide spatial. Application immédiate : traiter les images satellites directement en orbite pour détecter cyclones ou catastrophes naturelles en temps réel, « en minutes au lieu d’heures », ce qui pourrait sauver des vies.

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