Gouvernance
Nicolas Siegler, Maif : « nous choisissons des solutions européennes dans plus de 50 % des cas »
Par Reynald Fléchaux, publié le 02 octobre 2026
L’intégration d’un critère de souveraineté dans les appels d’offres de la mutuelle a abouti au choix d’une solution européenne dans un cas sur deux. C’est notamment le cas du couple Scaleway-Mistral pour la GenAI et de Diabolocom pour la relation client.
Dans un communiqué, la Maif annonce avoir retenu le duo Scaleway-Mistral pour sa stratégie d’IA générative et Diabolocom pour remplacer Genesys dans la gestion de la relation client. Des choix que Nicolas Siegler, directeur général adjoint en charge des systèmes d’information, explique par l’intégration d’un critère de souveraineté dans les appels d’offres de la mutuelle depuis environ un an. Mais aussi par le niveau technico-fonctionnel que proposent désormais les offres européennes.
IT for Business : vous venez récemment d’annoncer le choix de Scaleway, Mistral et Diabolocom. Est-ce la première concrétisation de l’ajout d’un critère de souveraineté dans vos appels d’offres ?
Nicolas Siegler : Nous avons décidé d’en parler maintenant après avoir déjà avancé avec ces trois solutions. Dans les phases d’appel d’offres, nous avons simplement accès à ce qu’on pourrait qualifier d’appartement témoin et nous préférons mieux appréhender la réalité de la solution avant d’en parler. Par ailleurs, nous avons choisi de parler de ces trois-là, mais d’autres choix souverains ont aussi été opérés pendant la même période. La décision d’ajouter un critère de souveraineté dans nos appels d’offres remonte à un an environ et d’autres solutions qu’on pourrait qualifier de souveraines ont été sélectionnées via ce processus d’achat repensé.
Ce critère est-il éliminatoire ? Autrement dit, certains fournisseurs, notamment américains, sont-ils éliminés d’office du fait de cette inflexion de votre processus d’achat ?
Cette question a fait l’objet de longs débats en interne, notamment parce que nous sommes à une période où l’industrie européenne n’est pas forcément présente sur tous les sujets, avec le niveau de qualité que nous attendons. Le débat revenait à trancher cette question : jusqu’où notre militantisme doit-il nous amener ?
Notre choix a été de laisser la réponse au cahier des charges fonctionnel et technique comme premier critère. Est-ce que la solution répond fonctionnellement, techniquement et économiquement à nos attentes ? Est-elle conforme à nos exigences internes, notamment en matière de sécurité ? Ces critères conservent la primauté dans nos analyses. Les critères d’achat responsable ou de souveraineté sont importants dans nos décisions, mais ne sont pas disqualifiants a priori. Mais cela signifie aussi que, entre solutions comparables, ces critères peuvent faire basculer nos choix.
Sans ce critère de souveraineté, les choix que vous venez d’annoncer auraient-ils été les mêmes ?
Sur les appels d’offres effectués depuis un an, chaque fois que nous avons eu le choix, nous avons opté pour des solutions européennes sans que cela soulève de discussions profondes en interne, car ces solutions étaient suffisamment comparables à leurs concurrentes pour ne pas susciter de débats.
Ce qui signifie aussi que, sur ces appels d’offres, le décalage de l’industrie européenne par rapport aux standards du marché n’était pas si important que ça… Nous n’avons pas fait face à une situation où des acteurs américains étaient bons sur tous les aspects, et les Européens à la traine, nous obligeant à faire un effort. Le tableau était assez équilibré. C’est d’ailleurs une des surprises de ces derniers mois : les solutions européennes se défendent bien ! Ce qui m’a le plus étonné lors de cette période, c’est de voir que nous avons abouti, dans plus de 50 % des cas sur les gros appels d’offres, au choix de solutions européennes, sans avoir à forcer le destin.
Qu’est-ce que souverain signifie pour la Maif ? Quels critères objectifs examinez-vous ?
Nous avons travaillé sur différents critères que nous n’avons pas figés. Même si des thématiques se dégagent et sont systématiquement analysées : la localisation du siège des fournisseurs, la détention du capital de ces entreprises, la localisation de la R&D et, évidemment, celle des datacenters. Nous sommes encore dans une phase où nous profitons de chaque nouvel appel d’offres pour affiner nos critères, en sélectionnant ceux qui sont à la fois facilement accessibles et pertinents.

C’est la première fois que vous rendez publics des choix en partie liés à ce critère, qui concernent le cloud, l’IA et la téléphonie. Est-ce que ces solutions supplantent des fournisseurs en place ?
Mistral et Scaleway sont très liés à l’IA générative. Ils ne remplacent pas un existant, même si nous avions démarré nos développements avec OpenAI. Le partenariat avec Mistral nous donne l’opportunité de tester une alternative, mais nous n’avons pas pour autant banni ses concurrents. Le choix de Scaleway est plutôt lié à l’entraînement des modèles sur nos data, pour lequel nous avions besoin d’un cloud souverain. Cet acteur ne remplace pas un autre fournisseur, mais plutôt l’usage des GPU internes. En revanche, Diabolocom s’inscrit au cœur de notre métier et vient remplacer Genesys. L’annonce de cet éditeur, couplant arrêt de la solution on-premise et migration vers une nouvelle solution dans le cloud, nous a poussés à reconsidérer notre existant.
Depuis l’intégration de ce critère de souveraineté, plus d’un appel d’offres sur deux aboutit au choix d’un acteur européen. Est-ce que cette inflexion menace vos fournisseurs historiques ?
Le choix que nous avons fait, c’est que ce critère ne nous oblige pas aujourd’hui à reconsidérer tout notre stock. Nous ne l’appliquons qu’aux flux. En revanche, le problème de la dépendance, notamment économique, à certains acteurs est devenu tel que l’augmentation des tarifs peut justifier des projets de réécriture ou de migration. Auparavant, ces projets ne présentaient pas d’intérêt économique, car les tarifs restaient compatibles avec nos budgets. Mais quand les tarifs sont multipliés par deux, trois, voire dix dans certains cas, investir dans la réécriture ou dans le choix d’une autre solution devient pertinent. D’autant qu’avec notre politique Open Source et la réinternalisation des compétences de développement que nous avons menée il y a quelques années (Maif dispose d’environ 150 développeurs en interne, NDLR), nous sommes en mesure de refaire en Python ou dans un autre langage des solutions auparavant propriétaires. Ce qui peut fragiliser les positions de certains éditeurs qui tiraient un peu trop sur la corde en matière de prix.
L’automatisation du codage devient une façon de challenger les positions installées des éditeurs. Vous servez-vous de ce levier ?
Aujourd’hui, nous n’y avons pas recours car nous sommes encore au début de la refonte de notre cycle de fabrication logicielle avec l’IA. Néanmoins, nous avons lancé des expérimentations de ce type, en testant la migration d’applications historiques sur des frameworks Open Source. La capacité à mener ce type d’opération s’accélère de façon impressionnante. En un an, les délais pour réaliser ces démonstrateurs ont été divisés par des facteurs qui peuvent aller jusqu’à 20 ou 30.
Photos : Maÿlis Devaux
