Fred Werner (UIT, AI for Good) en est convaincu : l’IA actuelle n’est qu’une étape, et la suite se jouera autant sur les standards que sur la puissance des modèles.

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Fred Werner (UIT) : « L’IA que nous connaissons aujourd’hui va disparaître au profit de nouveaux outils »

Par Raphaël Stencher, publié le 09 octobre 2026

L’IA d’aujourd’hui ? Une simple étape. Pour Fred Werner (UIT, AI for Good), agents autonomes, robots et quantique vont rebattre les cartes. Reste à savoir qui écrira les règles du jeu… et qui paiera l’addition.

Agents autonomes, robotique, petits modèles, régulation, quantique… Pour Fred Werner, responsable des initiatives stratégiques à l’Union internationale des télécommunications (UIT) et figure d’AI for Good, l’intelligence artificielle est encore loin d’avoir livré tout son potentiel.
Mais son accélération impose de bâtir rapidement des standards capables d’instaurer confiance et interopérabilité, sans freiner l’innovation ni laisser quelques acteurs imposer leurs propres règles.

Après une année très riche autour de l’IA, quelles sont les grandes tendances qui se dessinent ?

J’en vois trois. La première est l’arrivée de ce que j’appellerais un monde du « zéro clic ». L’IA n’attend plus nécessairement nos prompts ou nos actions : elle commence à agir de manière autonome en notre nom. C’est toute la promesse des agents IA. Dans l’humanitaire, les ONG ou la société civile, où les ressources humaines et financières sont limitées, ils pourraient démultiplier considérablement les capacités d’action.

Mais cette promesse soulève d’immenses questions de sécurité et de confidentialité. Imaginez un agent chargé d’organiser vos vacances : il pourrait avoir accès à votre carte bancaire, vos e-mails, votre agenda, vos cartes de fidélité ou vos réseaux sociaux. Et demain, cet agent devra dialoguer avec d’autres agents, sur différentes plateformes et dans différents pays. Or le cadre de confiance n’existe pas encore. C’est pourquoi l’UIT a lancé une initiative de pré-standardisation sur la sécurité de l’IA agentique, notamment autour de l’identification des agents.

Quel est le deuxième grand mouvement ?

La diffusion de l’IA. Il faut maintenant sortir des pilotes pour déployer ces technologies à grande échelle, notamment dans les pays en développement. Il existe une idée fausse selon laquelle il faudrait toujours disposer du plus puissant supercalculateur ou du dernier grand modèle. Beaucoup de cas d’usage peuvent fonctionner avec de petits modèles de langage, des modèles open source ou de l’Edge AI.

L’Inde est intéressante à cet égard. Elle a déjà montré, avec l’identité numérique ou les paiements numériques, qu’elle savait diffuser des technologies auprès de plus d’un milliard de personnes. Ce qu’elle fait aujourd’hui avec l’IA pourrait servir de modèle à d’autres pays.

Et la troisième tendance ?

La robotique. Pendant longtemps, les robots ont été regardés comme des gadgets. Mais les usages qui apparaissent dans la gestion des catastrophes, la santé, l’accessibilité ou la mobilité sont d’une tout autre nature. L’IA commence à sortir de l’écran pour entrer dans le monde physique.

Face à la vitesse des États-Unis et surtout de la Chine, l’Europe et son AI Act ne risquent-ils pas d’être hors-jeu ?

Aujourd’hui, nous sommes clairement dans une course à deux entre les États- Unis et la Chine. Mais cela ne signifie pas que les puissances intermédiaires soient exclues. Il y a l’Europe, mais aussi l’Inde, les pays du Golfe et d’autres régions.

Les approches sont très différentes. Aux États-Unis, le modèle est plutôt libéral et « bottom-up ». En Chine, il est beaucoup plus centralisé. L’Europe a choisi une approche davantage tournée vers la protection des utilisateurs. Je pense qu’elle peut trouver sa place comme plateforme de confiance, notamment pour le B to B. Les entreprises ont aussi besoin de certitudes, de règles et d’un cadre dans lequel elles savent qu’elles peuvent opérer. Même si l’Europe avance moins vite, cet environnement peut devenir un avantage.

Faut-il pour autant imaginer une réglementation mondiale de l’IA ?

Ce n’est pas le rôle de l’UIT. Notre mission n’est pas de devenir un régulateur mondial de l’intelligence artificielle. Avec 194 États membres, les visions sont nécessairement très différentes et cela reste largement une question de souveraineté.

En revanche, l’UIT peut réunir ces acteurs et travailler sur les standards permettant de transformer les grands principes réglementaires en mécanismes concrets. Dire qu’une IA doit être sûre, respecter la vie privée, les droits humains ou certaines exigences environnementales est une chose. Définir techniquement comment appliquer ces principes en est une autre.

Les standards vont devenir essentiels, car les systèmes devront interagir entre pays, régions, langues, appareils et écosystèmes.

Mais comment convaincre des concurrents directs de s’entendre sur des standards communs ?

C’est justement tout l’intérêt du processus. Les entreprises qui contribuent à l’élaboration des standards sont souvent les concurrentes les plus féroces. Mais elles ont intérêt à parvenir à un consensus pour que leurs systèmes puissent inter-opérer et que les marchés restent ouverts.

Toute la difficulté consiste à choisir le bon moment. Si vous standardisez trop tôt, vous bloquez l’innovation. Si vous le faites trop tard, quelques entreprises ont déjà imposé leurs propres standards de fait, avec des risques de verrouillage propriétaire. C’est ce « sweet spot » qu’il faut trouver.

Les petits modèles spécialisés pourraient-ils constituer une alternative à la course aux LLM toujours plus gigantesques ?

Il est probablement trop tôt pour le dire, mais extraire toujours plus de performances des grands modèles devient de plus en plus difficile, coûteux et énergivore. À un moment, nous allons rencontrer un mur.

La prochaine étape pourrait venir de modèles plus petits et spécialisés, mais aussi des « world models », capables de combiner langage, vision, mathématiques, physique et autres disciplines scientifiques.

C’est particulièrement important pour les pays du Sud. En Afrique, par exemple, il existe plusieurs milliers de langues et dialectes. On ne peut pas simplement prendre une solution conçue dans la Silicon Valley et espérer qu’elle fonctionne partout. Il faut intégrer les langues, les cultures, les patrimoines et les connaissances locales.

L’autre rupture pourrait être quantique. Mais elle menace aussi une grande partie de la cryptographie actuelle…

Nous ne savons pas depuis combien de temps certains acteurs collectent ainsi des données bancaires, gouvernementales ou personnelles. L’UIT travaille depuis plusieurs années sur des standards de chiffrement résistant au quantique et de distribution quantique de clés. Certains commencent déjà à être déployés, notamment dans le secteur bancaire.

Beaucoup d’argent est investi dans l’IA, mais les principaux bénéficiaires semblent encore être les fournisseurs d’infrastructures. Sommes-nous en train de fabriquer une bulle comparable à celle d’Internet ?

Il y a incontestablement une course aux capacités de calcul, à l’énergie et aux nouveaux modèles. Et les entreprises n’ont pas encore obtenu les retours sur investissement qui leur ont été promis. Mais elles considèrent le potentiel comme tellement important que rester à l’écart leur paraît encore plus dangereux. Je pense aussi que la véritable explosion économique pourrait arriver lorsque l’IA entrera massivement dans le monde physique avec les robots, les véhicules autonomes, les usines et tous les équipements associés. Là, il faudra des matériaux, des batteries, des actionneurs et des infrastructures. Le numérique reste numérique. Le monde physique, lui, est bien réel.

Dernière inquiétude : certaines expériences ont montré des IA capables de contourner les sandboxes dans lesquelles elles étaient enfermées. Faut-il réellement s’en inquiéter ?

Une nouvelle industrie du test de sécurité des IA est en train d’apparaître. Certaines de ces « évasions » ont été volontairement provoquées pour vérifier la robustesse des modèles, un peu comme on réalise traditionnellement des tests d’intrusion.

Le fait que ces scénarios soient testés maintenant est plutôt positif : nous pouvons identifier les problèmes et les corriger. Mais la véritable inquiétude est que l’IA finisse par progresser plus vite que notre capacité à répondre aux attaques. La cybersécurité a toujours été un jeu du chat et de la souris. Demain, face à une attaque conduite par une IA, il est probable que seule une autre IA puisse réagir suffisamment vite.

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