Cloud et Hyperscalers US : Quand l'IA fait exploser le mythe du cloud « asset-light » chez les hyperscalers

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Cloud et IA : quand la machine à cash des hyperscalers se transforme en machine à capex

Par Laurent Delattre, publié le 11 février 2026

Jamais les hyperscalers n’ont autant vendu. Jamais ils n’ont autant dépensé. Le dernier trimestre 2025 révèle un cloud en pleine mutation sous la pression de l’IA : croissance soutenue d’un côté, explosion des investissements de l’autre. Un déséquilibre qui inquiète les marchés, transforme le profil de risque du secteur et repose avec acuité la question de l’autonomie numérique européenne. Décryptage à la lumière des derniers résultats trimestriels des géants de la Tech…

En quelques jours, Amazon, Microsoft et Alphabet/Google ont publié des trimestriels qui racontent la même histoire. D’un côté, une résilience impressionnante, pour ne pas dire insolente, sur le chiffre d’affaires et la profitabilité. De l’autre, un virage plus inquiétant pour les marchés : le cloud, longtemps perçu comme un modèle plus proche du logiciel que de l’industrie, s’alourdit à marche forcée sous la pression de l’IA. La facture d’infrastructures explose. Et les marchés financiers sont en train de changer leur grille de lecture. Ils ne jugent plus seulement la performance du trimestre. Ils jugent la trajectoire et plus encore le risque industriel.

Un même trimestre, trois dynamiques cloud différentes

Premier enseignement : Google n’est plus simplement « le troisième » qui croît vite parce qu’il est plus petit. Il accélère et il améliore ses marges. Ce qui change fondamentalement sa position dans le trio leader du cloud mondial.

Sur le trimestre clos au 31 décembre 2025, Google Cloud signe en effet la performance la plus spectaculaire. Son chiffre d’affaires grimpe à environ 17,7 Md$, en hausse de 48 %, et la division franchit un cap de rentabilité en atteignant 30,1 % de marge opérationnelle.

AWS, de son côté, affiche une réaccélération attendue, mais encore insuffisante pour rassurer tous les observateurs. Le cloud d’Amazon progresse à 35,6 Md$ (+24 %), sa meilleure cadence depuis plusieurs trimestres, signe que les charges IA et la modernisation applicative reprennent du volume mais aussi que l’IA n’a pas rendu AWS moins pertinent.

Face à AWS, Google « gagne » le dernier trimestre 2025 sur une métrique psychologiquement redoutable : le revenu incrémental d’un trimestre à l’autre. Il ajoute presque autant de dollars de CA additionnel qu’AWS, malgré une base bien plus petite. Un signal de momentum qui est exactement le type de signaux qui nourrissent la narration boursière.

Chez Microsoft, la comparaison exige un avertissement méthodologique. Le groupe ne publie pas le CA d’Azure, seulement sa croissance. Il communique en revanche le CA d’« Intelligent Cloud » (qui regroupe Azure, les logiciels serveurs et GitHub), qui atteint 32,9 Md$ sur le trimestre, tandis qu’ « Azure and other cloud services » progresse de 39 %.

Microsoft reste le poids lourd du secteur, l’acteur le plus massif : sa traction cloud ne se limite pas à Azure, elle alimente tout le portefeuille du groupe, de Microsoft 365 aux briques data et analytique. Mais ce trimestre illustre aussi un point de tension : quand la demande IA dépasse la capacité disponible, la croissance devient autant un défi d’exécution industrielle qu’un sujet commercial. C’est surtout la première fois depuis l’explosion de l’IA qu’Azure affiche une croissance inférieure à celle de Google Cloud !

Des marges qui convergent… mais pas au même prix

Deuxième enseignement : la rentabilité du cloud se rapproche entre acteurs, mais les chemins pour y parvenir divergent.

Google Cloud s’approche d’un standard « hyperscaler rentable » avec ses 30,1 % de marge opérationnelle, un niveau désormais comparable aux meilleurs segments logiciels de l’industrie.

AWS reste, trimestre après trimestre, la principale pompe à profits d’Amazon. Sur ce Q4, la division génère 12,5 Md$ de résultat opérationnel pour 35,6 Md$ de CA, soit une marge qui tourne autour de 35 %.

Microsoft, lui, bénéficie d’un mix qui protège la marge à l’échelle du groupe. Mais la bataille de l’IA introduit une tension durable : plus l’IA devient un produit « d’infrastructure », plus la rentabilité dépend du rendement des data centers, du coût de l’énergie, du prix des GPU et de la capacité à empiler du logiciel à forte marge par-dessus. Pas étonnant que l’éditeur mette désormais le paquet sur ses propres puces Cobalt-200 et Maia-200.

Backlogs pleins, mais l’IA rend le cloud « capex-heavy »

Troisième enseignement : la demande est là et même très largement. Justement, « trop » largement.

Microsoft a reconnu faire les frais d’une demande bien supérieure à ses capacités d’offre. Et les indicateurs de backlog de ses concurrents le confirment. Google met en avant un carnet de commandes autour de 240 Md$, en hausse marquée. AWS est crédité d’un backlog du même ordre, environ 244 Md$. Microsoft s’est abstenue sur le sujet.

Ces chiffres ne disent pas seulement « on vend beaucoup ». Ils disent « on vend plus vite qu’on ne construit » et donc que les hyperscalers se retrouvent sous contrainte de capacité. Et c’est justement là que la promesse IA se retourne en risque. Les trois groupes ont fait le pari de surconstruire avant d’encaisser, en misant sur une demande structurellement supérieure à l’offre.
Amazon a frappé les esprits cette semaine en annonçant une trajectoire de dépenses d’investissement autour de 200 Md$ en 2026, un niveau qui a immédiatement fait plonger le titre et ravivé le spectre d’une bulle d’infrastructures.
Dans la foulée, le secteur a subi une sanction boursière brutale : les marchés estiment que la marge d’erreur se réduit dangereusement quand on passe d’un modèle très générateur de cash à un modèle beaucoup plus capitalistique. Ce n’est pas un procès de l’IA. C’est un rappel de mécanique financière : les hyperscalers restent résilients, mais ils acceptent un profil de risque qui les rapproche davantage d’un industriel que d’un éditeur de logiciels. Et ça, Wall Street aime beaucoup moins !

Pourquoi la Bourse décroche alors que les résultats sont solides

Résultat, les valeurs se sont effondrées. La chute n’est pas dirigée « contre les résultats » des acteurs de la Tech mais sanctionne l’asymétrie risque-rendement des prochaines années.

Le marché identifie trois tensions simultanées. D’abord, l’ampleur des capex IA et le fait qu’ils deviennent structurels, pas conjoncturels. Ensuite, l’incertitude sur la monétisation : l’IA est souvent vendue au départ comme une capacité brute, pas encore comme un logiciel à marge maximale. Enfin, la vitesse : quand tout le monde construit en même temps, l’offre finit par rattraper la demande et l’histoire peut se retourner. Au passage, ces inquiétudes liées aux dépenses IA s’accompagnent d’autres inquiétudes sur l’avenir des solutions SaaS dans un monde animé par des agents IA qui rendent obsolètes les anciennes interfaces utilisateurs.

Paradoxalement, ces résultats disent aussi que les hyperscalers américains ne sont pas fragiles. Ils sont capables d’absorber des chocs, d’investir à des niveaux qu’aucun autre acteur ne peut suivre, et de tenir la ligne de profit.

Souveraineté, dépendance et effet boomerang en Europe

Vu d’Europe, cette séquence renforce une lecture stratégique devenue incontournable. Plus les hyperscalers accélèrent sur l’IA, plus ils deviennent indispensables et plus la dépendance bascule du terrain des coûts vers celui de la gouvernance.

Côté offre, les géants américains multiplient les « clouds souverains » et les promesses de périmètres européens. Sans convaincre car sans rien changer à leur dépendance au Cloud Act et au FISA 702.

Finalement, la bascule vers un cloud « IA-first » plus capitalistique, plus tendu en capacité, plus exposé aux chocs géopolitiques et énergétiques remet au centre une question que beaucoup de DSI pensaient peut-être, il y a encore quelques mois, pouvoir différer. La souveraineté n’est pas un slogan : c’est une variable de risque. Ce trimestre vient de la faire remonter à la surface en même temps que les capex. L’Europe doit saisir l’opportunité de la transformation IA agentique pour retrouver son autonomie numérique. À elle de trouver les investisseurs et les investissements. Gartner anticipe une accélération très forte des investissements européens dans l’IaaS souverain, avec une trajectoire qui change nettement de pente. Et le Cigref martèle depuis des mois le coût économique et stratégique de la dépendance aux clouds américains. L’Europe se bat. Le programme InvestAI de la Commission prévoit de mobiliser jusqu’à 200 Md€ sur cinq ans, dont un fonds de 20 Md€ pour déployer quatre à cinq AI Gigafactories équipées chacune de plus de 100 000 puces IA de dernière génération. En parallèle, 19 AI Factories et 13 « antennes » EuroHPC sont déjà opérationnelles ou en cours de déploiement, et l’Allemagne vient d’inaugurer début février à Munich l’une des plus grandes usines IA du continent, portée par Deutsche Telekom et Nvidia. Côté modèles, Mistral AI incarne l’ambition d’une alternative européenne crédible : première décacorne française avec une valorisation de 11,7 Md€ après sa série C de 1,7 Md€ menée par ASML, la startup prépare le lancement de sa plateforme cloud Compute et la construction d’un campus IA géant en Île-de-France dont le coût pourrait atteindre 30 à 50 Md€ à terme.
On ne peut donc pas dire que l’Europe n’investit pas. Bien au contraire. Mais la question qui fâche reste entière : quand Amazon annonce à lui seul 200 Md$ de capex IA pour 2026, l’ensemble de l’effort européen, fonds publics, AI Factories et décacorne comprise, ressemble encore trop à une riposte « artisanale » face à une guerre industrielle. Il faudra bien pourtant que l’Europe trouve le moyen de transformer ses milliards en écosystème. Elle doit apprendre à investir comme un continent, si elle ne veut pas rester cliente prisonnière d’un oligopole numérique US qui investit comme un empire.

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