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La Cour des comptes appelle l’État à sortir de sa dépendance à Microsoft
Par Reynald Fléchaux, publié le 21 octobre 2026
La Cour des comptes dresse pour la première fois un état des lieux des dépenses bureautiques de l’État, estimées à 100 M€ par an. Une facture assez modeste au regard de son budget IT global, mais menacée d’inflation par le basculement vers Microsoft 365. Alors que les ministères envisagent majoritairement de suivre l’éditeur américain sur Bleu, les magistrats plaident pour une migration vers des solutions libres en cloud souverain.
Dans un rapport à paraître que nous nous sommes procuré, la Cour des comptes invite l’État à revoir sa stratégie en matière d’outils bureautiques et collaboratifs déployés dans les administrations, paysage aujourd’hui largement dominé par les environnements Microsoft on-premise. Les magistrats recommandent d’engager dès 2027 une convergence vers des solutions libres sur un cloud SecNumCloud, selon un plan de migration de trois à quatre ans au maximum. Une trajectoire qui prend le contre-pied des intentions exprimées par la majorité des ministères : ceux-ci penchent plutôt pour le maintien de Microsoft et envisagent de migrer vers Microsoft 365 sur Bleu, le cloud sur base Azure d’Orange et Capgemini qui vise une qualification SecNumCloud d’ici la fin de l’année.
Pour la Cour, cette stratégie ne répond qu’à une partie du problème. Si Bleu doit apporter certaines garanties de souveraineté, cette option ne permet pas de réduire la dépendance technologique et économique à Microsoft. Les magistrats préconisent donc qu’une suite bureautique libre, hébergée dans un cloud interne à l’État ou chez un prestataire qualifié SecNumCloud, devienne la norme dans les administrations.
Près de 50 M€ de licences Microsoft par an
Cette recommandation s’appuie sur un état des lieux interministériel inédit à ce jour. La Cour reconstitue en effet les dépenses consacrées aux outils bureautiques et collaboratifs des administrations centrales et services déconcentrés, soit environ 860 000 postes informatiques. En 2025, ces administrations ont dépensé environ 100 M€ sur le sujet, dont 61 M€ de licences logicielles, 26 M€ de prestations et 13 M€ de masse salariale. Microsoft capte logiquement les quatre cinquièmes des dépenses en licences, soit près de 49 M€ (ce qui n’inclut ni Windows, ni ses autres solutions, évidemment).
Si la dépense totale des administrations centrales sur le sujet a progressé de 50 % en cinq ans, elle n’en reste pas moins contenue au regard du budget IT cumulé des administrations centrales (évalué à 5,5 Md€) : le coût de revient moyen annuel d’une suite collaborative se situe à 116 euros par poste et par an, dont la moitié va à l’éditeur de Redmond. Notons que, de l’aveu même de la rue Cambon, ces chiffres restent des estimations. La Cour souligne les lacunes dans la comptabilité analytique de plusieurs ministères, qui ne disposent pas toujours d’une vision fiable de leur parc informatique et des dépenses associées.
Le virage cloud pourrait plus que doubler la facture
Malgré des dépenses finalement contenues actuellement, les magistrats recommandent un changement de modèle, pour pallier le risque d’évolution de cette facture, au moment où Microsoft encourage fortement ses clients à migrer vers ses offres cloud. Selon les estimations de la Direction interministérielle du numérique (Dinum), reprises par la Cour, une suite bureautique et collaborative libre hébergée dans un environnement qualifié SecNumCloud coûterait environ 100 € par poste et par an, contre 250 € pour Microsoft 365. Et ce, avant même de considérer son hébergement souverain, le tarif d’une offre équivalente sur Bleu, encore inconnu à ce stade, s’annonçant légèrement supérieur. Appliqué aux 860 000 postes du périmètre étudié, cet écart représente près de 130 M€ de dépenses annuelles évitables pour l’État.
Sans même envisager ce virage vers le cloud, à usages actuels équivalents sur une base on-premise, une généralisation plus systématique des logiciels libres pourrait déjà dégager entre 30 et 65 M€ d’économies par an, estime la Cour des comptes en extrapolant à 860 000 postes les dépenses constatées au ministère de l’Économie (pour le scénario prudent) et à l’Intérieur (pour les économies les plus importantes).
20 € par an à l’Intérieur, 378 à la Culture
Pour appuyer sa démonstration en faveur d’une généralisation du libre, la Cour s’appuie en effet sur deux migrations déjà achevées au sein de l’administration. La Gendarmerie nationale et la DGFiP ont abandonné les suites bureautiques propriétaires payantes pour LibreOffice. Et les enquêtes de satisfaction ne révèlent pas de différence majeure entre environnements libres et propriétaires, selon la rue Cambon. À la DGFiP, LibreOffice recueille ainsi un taux de satisfaction de 87 % auprès des agents.
Les écarts budgétaires sont, eux, significatifs : le ministère de l’Intérieur, Gendarmerie comprise, affiche un coût annuel moyen de 20 € par utilisateur, contre 378 € pour le ministère de la Culture, qui exploite Microsoft 365. Des différences qui tiennent pour partie aux périmètres et aux organisations, mais confortent le constat économique de la Cour.
Signalons que si certaines administrations sont déjà passées à Microsoft 365 (Culture, ministères sociaux, Direction générale de l’aviation civile, Direction de l’information légale et administrative), il s’agit d’une « latitude » consentie par le Premier ministre « de manière temporaire », car elle est « contraire aux exigences de souveraineté numérique », écrivent les auteurs de ce rapport, issu d’une demande déposée sur la plateforme citoyenne de la Cour des comptes.
Imposer une trajectoire aux ministères ?
Reste désormais à transformer l’orientation dessinée par la Cour en stratégie opérationnelle. Car l’État ne dispose pas à ce stade d’un environnement bureautique cloud complet répondant à l’ensemble de ses besoins. La Suite, développée par la Dinum, constitue un premier socle collaboratif souverain, mais elle doit encore être articulée avec les outils de production documentaire.
La Cour recommande de renforcer dès 2027 la gouvernance interministérielle sur les outils bureautiques et collaboratifs – une orientation que dessine déjà l’évolution de la Dinum en autorité administrative (l’Ariane, Autorité nationale pour l’intelligence artificielle et le numérique de l’État) –, d’associer davantage les ministères aux décisions en la matière et de faire évoluer le modèle de développement de La Suite en mobilisant davantage les entreprises du logiciel libre (voir encadré). Elle appelle aussi à préparer un plan pluriannuel de migration, incluant les adaptations techniques et l’accompagnement des agents.
Le rapport place ainsi le gouvernement devant un arbitrage : continuer à laisser les ministères dessiner leur trajectoire propre, soit la plupart du temps conserver Microsoft dans un cloud souverain, ou profiter de la transition vers le cloud pour réduire durablement la dépendance à l’éditeur américain. La Cour penche clairement pour cette seconde option, même si son rapport comporte un angle mort majeur : le chiffrage des coûts de migration, qui reste un des principaux postes de dépense des projets de sortie de Microsoft Office.
La Suite : la Cour critique un modèle basé sur des freelances
Si elle juge « probants » les résultats de La Suite, avec des usages portés par la messagerie Tchap (368 000 utilisateurs actifs mensuels) et la solution de visioconférence Visio (100 000), la Cour des comptes critique son modèle de développement. Les magistrats pointent un recours trop marqué aux développeurs freelances, adapté aux startups d’État mais moins à l’édition logicielle professionnelle, « qui suppose une vision du produit sur plusieurs années, une feuille de route technique robuste et un haut niveau de support, documentation et maintenance », souligne le rapport. Les auteurs relèvent aussi un suivi administratif et financier insuffisamment rigoureux de ces prestations.
Surtout, la Dinum n’aurait pas assez associé les entreprises françaises du numérique, une critique déjà maintes fois adressée à cette direction. En contre-exemple, la Cour cite l’initiative allemande ZenDiS, une société de droit privé détenue à 100 % par l’État fédéral, qui développe une suite collaborative libre (openDesk) en assemblant des composants sélectionnés auprès d’éditeurs. La rue Cambon recommande de faire évoluer le modèle de développement de La Suite, « pour s’appuyer davantage sur des entreprises du numérique qui disposent d’une expertise en matière de logiciels libres ». Depuis 2021, la Dinum a consacré environ 40 M€ à sa suite collaborative libre, avec des dépenses progressant de 40 % par an en moyenne.
