Data / IA
Dans le concert de l’IA, la France et l’Europe doivent jouer plus fort et à l’unisson
Par Mourad Krim, publié le 08 août 2025
En matière d’IA, les États-Unis et la Chine orchestrent aujourd’hui des politiques cohérentes, tandis que l’Union européenne est surtout en réaction. Mais elle pourrait accélérer si l’actuelle agressivité américaine favorisait la prise de conscience de l’absolue nécessité d’une souveraineté (re)trouvée.
En 2024, le marché mondial de l’IA était évalué à plus de 279 Md€, selon le cabinet Grand View Research, avec un taux de croissance annuel moyen (CAGR) envisagé de 35,9 % entre 2025 et 2030.
La vague de l’inférence bouscule tout sur son passage. Comme l’a souligné Kai-Fu Lee, ancien président de Google Chine : « L’IA est la nouvelle électricité. Tout comme l’électricité a transformé presque tout il y a cent ans, aujourd’hui, j’ai du mal à penser à une industrie que l’IA ne transformera pas dans les prochaines années. »
Sans surprise, les États-Unis dominent le secteur avec des investissements privés et publics colossaux. Côté public, ils ont ainsi alloué plus de 6 Md$ à son développement : 4,1 provenant de l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA) et le reste de deux agences connexes. Par contraste, le principal instrument dont dispose l’UE, le Conseil européen de l’innovation, disposait d’un budget de 256 M€ en 2024.
La même différence de dynamique se retrouve dans les investissements en capital-risque. En 2023, l’UE en a investi environ 8 Md$ dans l’intelligence artificielle, loin derrière les 68 Md$ des États-Unis et les 15 Md$ en Chine. Les rares entreprises européennes en pointe comme Aleph Alpha et Mistral AI sont obligées de chercher des financements à l’extérieur du marché européen.
Pour Erling Thune, co-gérant de portefeuille du fonds DNB Technology, la domination américaine est le fruit d’une situation unique. « Ces investissements massifs sont facilités par un capital-risque facilement disponible, explique-t-il, un environnement réglementaire favorable à l’innovation et l’accès à un réservoir mondial de talents attirés par des centres technologiques comme la Silicon Valley. En outre, les États-Unis et la Chine bénéficient de coûts énergétiques relativement bas, ce qui est essentiel pour l’exploitation de centres de données d’IA à forte consommation d’énergie. »

La France dans le « concert des nations » de l’IA
Dans ce « concert des nations » de l’inférence, la France, en ayant réussi l’exploit de placer Mistral AI dans le paysage mondial de l’IA, ne s’en sort pas si mal (voir encadré). Cette réussite s’inscrit dans le cadre d’une stratégie nationale ambitieuse visant à positionner notre pays parmi les leaders mondiaux de l’IA.
Lancée en 2018, la première phase de cette stratégie a été dotée de près de 1,5 Md€, avec pour objectif de renforcer les capacités de recherche et d’innovation dans le domaine. En 2024, cette initiative a été amplifiée par le plan France 2030, qui prévoit des investissements significatifs pour soutenir le développement de l’IA, notamment à travers le programme « IA Clusters » financé à hauteur de 360 M€ au total, étalés sur cinq ans.
Par ailleurs, l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) a joué un rôle clé en finançant plus de 720 projets liés à l’IA entre 2018 et 2024, pour un montant total de près de 340 M€. De son côté, Bpifrance vient d’annoncer en février de cette année la mobilisation de 10 Md€ d’ici à 2029 pour soutenir l’écosystème français de l’IA, incluant des investissements en capital et le financement de projets innovants.
Enfin, ces efforts concertés ont également attiré des investissements privés massifs. Lors du sommet sur l’IA à Paris en février 2025, le président Emmanuel Macron a annoncé que la France recevrait 109 Md€ dans les prochaines années.
Mathieu Changeat
cofondateur de Dydu
« Heureusement que nous avons Mistral en France. C’est quasiment la seule entreprise européenne crédible sur le sujet de l’IA générative »
Reste que la boutade « Les États-Unis innovent, la Chine copie, et l’Europe régule » a la vie dure pour caractériser les dynamiques respectives des grandes puissances en matière d’intelligence artificielle.
Trois blocs à armes pas égales ?
La position actuelle des États-Unis est certes méritée pour leur capacité à innover, notamment grâce à un écosystème dynamique combinant universités de renom, investissements massifs en recherche et développement, et une culture entrepreneuriale propice à l’émergence de start-up technologiques.
De surcroît, cette approche axée sur l’innovation s’accompagne d’une régulation relativement souple. Dominique Monera, fondateur de l’IA Académie, souligne le danger d’un tel écart avec l’Europe, surtout sous la présidence de Donald Trump qui souhaite déréguler massivement : « Il y a une asymétrie totale au niveau de la gouvernance. Les États- Unis ont supprimé toutes les initiatives législatives de régulation des IA. »
Chine : une approche dirigiste
Quant à la Chine, elle a fait de l’IA une priorité nationale, avec un écosystème de plus de 4 300 entreprises et une industrie dont le chiffre d’affaires va rapidement atteindre plus de 70 Md$, selon un article du Forum Économique Mondial, publié en janvier 2025. Elle a adopté une approche stratégique centrée sur l’État pour développer son écosystème. Avec appétit : le plan de développement de l’IA de nouvelle génération, lancé en 2017, a pour objectif de faire de la Chine le leader mondial de l’IA d’ici à 2030.
Le gouvernement chinois joue donc un rôle central en dirigeant des investissements considérables, en établissant des partenariats public-privé et en mettant en œuvre des politiques favorables pour stimuler l’innovation en IA. Toutefois, le pays doit faire face à d’autres défis, notamment en matière de qualité de la recherche et de dépendance à l’égard des technologies étrangères pour les semiconducteurs avancés. Sortir de cet isolement technologique prendra du temps avant que des solutions fiables soient mises en production.
Et au milieu, l’Europe ?
L’UE a choisi une approche qui stimule la recherche et les capacités industrielles tout en garantissant la sécurité et les droits fondamentaux. Cette stratégie s’est concrétisée par l’adoption de l’Artificial Intelligence Act en août 2024, établissant un cadre réglementaire harmonisé pour les systèmes d’IA, avec une classification basée sur les risques et des obligations correspondantes pour les fournisseurs et utilisateurs professionnels.
Mais pour Dominique Monera, la situation actuelle de l’Europe appelle une réponse forte et urgente : « Nous sommes vraiment dans une relation de dépendance vis-à-vis des USA. La seule façon d’en sortir, compte tenu du retard accumulé, est d’investir massivement et rapidement. Il faut des talents, des investissements, et surtout une unité stratégique au niveau européen. »
Un vœu pieu ? La logique régionaliste qui tend à remplacer la logique mondialiste, avec une attitude ouvertement antagoniste à l’égard des Européens du président et du gouvernement des États-Unis, pourraient bien rebattre les cartes en faveur d’une industrie de l’inférence européenne. Comme dans le domaine de la Défense, le mouvement de repli sur des solutions souveraines favorisera le développement d’écosystèmes locaux. Dans cette course pour tirer parti de la nouvelle électricité, l’Union européenne doit oeuvrer à réduire sa dépendance vis-à-vis des technologies étrangères et à promouvoir des innovations endogènes.
Mistral AI, un arbre français, mais où est la forêt européenne ?
Fondée en 2023, la pépite parisienne s’est rapidement distinguée par le développement de modèles de langage de grande envergure en open source. En juin 2024, Mistral AI a encore levé 600 M€, portant sa valorisation à 5,8 Md€, et la positionnant comme l’une des entreprises les plus prometteuses du secteur en Europe. Le président de l’IA Académie, Dominique Monera, en confirme l’importance comme fondement pour l’écosystème français : « Aujourd’hui, on peut construire un écosystème européen à partir d’une solution comme Mistral. Cependant, nous sommes loin d’avoir un modèle de financement aussi performant que ceux des Américains. »
« Heureusement que nous avons Mistral en France. C’est quasiment la seule entreprise européenne crédible sur le sujet de l’IA générative », préfère souligner Mathieu Changeat, cofondateur de Dydu, une société bordelaise spécialisée dans les chatbots, callbots et voicebots. « Car quand on regarde les autres pays européens, l’Allemagne, l’Irlande, l’Autriche, il n’y a absolument rien qui émerge de significatif. »
