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Facturation électronique : Bercy lance le pilote, SAP face aux questions de l’USF

Par Thierry Derouet, publié le 25 février 2026

La DGFiP et l’AIFE lancent ce 26 février leur campagne nationale sur la facturation électronique, et annoncent que le pilote sera disponible dès demain. Sur le terrain, l’USF (utilisateurs SAP) rappelle le point dur : la réforme se joue moins sur le format que sur l’intégration. SAP, désormais Plateforme Agréée, précise ce que « disponible » signifie dans un SI — et ce que coûtent vraiment interfaces et statuts quand on parle d’interchangeabilité.

Bercy parle calendrier. Les DSI parlent raccordements. Entre les deux, une phrase qui vaut une architecture et qui casse l’idée la plus rassurante du moment : « Les interfaces ne sont pas interchangeables. » Elle est signée Patrice Vatin, consultant Customer Advisory chez SAP, spécialiste Finance & Risques dont DRC. Et elle explique pourquoi, malgré la multiplication des Plateformes Agréées, beaucoup d’entreprises sentent la marge se réduire au lieu de s’élargir.

L’annonce à Bercy, et le décalage avec le terrain

Le point d’étape organisé à Bercy par la DGFiP et l’AIFE, au lancement de la campagne nationale de communication, a précisé les actions engagées pour informer et préparer les entreprises, ainsi que les prochaines échéances. C’est l’acte officiel, utile, nécessaire : remettre la réforme « en récit » pour la masse des entreprises. Le pilote lui sera ouvert dès demain. Des entreprises sont déjà disposées à émettre (environ un millier) et recevoir (de l’ordre de six mille) des factures électroniques selon les nouvelles modalités. Côté DSI, la réforme se lit surtout comme une phase « money-time » : choix de trajectoire, industrialisation, montée en charge, gestion des exceptions — un sujet déjà largement débattu lors de la Matinale IT for Business dédiée à la facturation électronique.

Mais, dans les grands SI — et particulièrement chez les utilisateurs SAP — la question n’est déjà plus « comprend-on la réforme ? ». Elle est plus brutale : sera-t-on capable d’émettre et de traiter sans rupture ? L’USF a donné ce signal la semaine dernière en félicitant SAP pour son statut de Plateforme Agréée… tout en exprimant une inquiétude de fond : l’agrément ne répond pas, à lui seul, à toutes les questions opérationnelles. L’association demande de la visibilité sur le concret : ce qui est réellement disponible, ce qui reste à livrer, comment l’intégration se fait dans la vraie vie, et comment éviter que coûts et délais ne dérapent dans la dernière ligne droite.

Dans un échange avec SAP, l’éditeur ne traite pas l’USF en contradicteur. Il la présente plutôt comme un baromètre — parfois nerveux, mais utile — qui fait remonter les zones grises tant qu’il est encore temps de les clarifier. Autrement dit : l’USF joue son rôle quand elle signale les points de friction avant qu’ils ne se transforment en incidents. Sur le sujet, l’association anime d’ailleurs des travaux spécifiques, notamment via son groupe de travail « Facturation électronique ».

Ce qui inquiète : la continuité de facturation, pas le format XML

La peur n’est pas de produire un document au bon format. La peur est d’interrompre le cycle de facturation. Aylin Köse, directrice Product Management chez SAP, la formule sans détour : « Leur plus grande inquiétude, c’est de ne pas pouvoir envoyer des factures. »

Cette phrase ne parle pas de conformité ; elle parle de continuité. Une facture qui ne part pas, ce sont des paiements qui glissent, du recouvrement qui se tend, des clôtures qui s’alourdissent. La facturation électronique, vue depuis un SI, n’est pas un règlement : c’est une opération sur un flux vital.

Ce qui inquiète : « certifié » ne veut pas dire « opérationnel »

Deuxième source d’inquiétude : l’écart entre une validation d’interopérabilité et une mise en exploitation. L’USF réclame ce que tout comité projet réclame quand le calendrier se resserre : un périmètre réellement disponible, des dates, et un niveau de lisibilité suffisant pour décider.

SAP répond par un jalon de disponibilité. Aylin Koese annonce : « Le 28 février… la solution va être disponible… donc là on va livrer. » Elle ajoute aussitôt la nuance qui, dans un SI, change la lecture : « Il y a des fonctionnalités qu’on va livrer après. » Cela ne signifie pas que la solution « n’est pas prête ». Cela signifie que la mise en œuvre va se faire en séquences, et que les entreprises doivent aligner leurs projets sur cette séquence.

Ce que SAP précise : « disponible » = travail d’intégration côté client

Le nœud se situe dans le mot « livrer ». SAP parle de disponibilité logicielle ; les entreprises entendent « capacité à tenir en production ». Pour éviter le malentendu, Patrice Vatin, consultant Customer Advisory chez SAP, détaille ce que cela implique concrètement : « Concrètement… il y a ce qu’on appelle des SAP Notes… des indications techniques… pour mettre à jour les composants de leur ERP… qu’ils téléchargent ou qu’ils configurent. » Et il conclut : « Et ça prend du temps. »

C’est la précision la plus utile pour un DSI : la réforme ne se joue pas seulement chez l’éditeur. Elle se joue dans la configuration, la recette, la qualité de données, l’exploitation et la supervision chez l’entreprise. Autrement dit, elle s’inscrit dans un cadre de gouvernance et de coordination — un sujet qu’Emmanuel Spinat, directeur de l’AIFE, revendique justement comme central dans son entretien avec IT for Business.

Le point dur technique : les statuts, donc le cycle de vie, donc l’ERP

À ce stade, la facture électronique cesse d’être un « fichier conforme » et redevient ce qu’elle a toujours été : un processus, avec des retours et des événements. Patrice Vatin insiste : « Ce n’est pas juste j’envoie des paquets, je reçois des paquets… C’est un processus… intégré… dans le système comptable. »

C’est là que se loge l’essentiel des risques : si les rejets, erreurs, avoirs et statuts ne reviennent pas proprement dans l’ERP, l’entreprise perd le pilotage du cycle de vie de la facture. Et ce n’est plus un projet réglementaire : c’est un projet d’exploitation qui dégrade le quotidien.

Les coûts cachés : la plateforme « pas chère » devient chère à l’interface

Une autre inquiétude que l’USF fait remonter — et que SAP reprend à sa manière — concerne le coût réel. Pas seulement la licence ou le prix à la facture, mais le coût d’intégration et de maintenance. Patrice Vatin décrit un retour de marché : certaines plateformes affichent des prix très bas, mais les entreprises découvrent que l’effort est transféré sur l’interface et les retours. Il résume : « Alimenter une PA… ça veut dire qu’il faut extraire… une information… définie par la réglementation… et ça, c’est une interface, c’est une interface à un coût… et en plus… il faut véhiculer des statuts, en aller et en retour. »

Ce mécanisme explique pourquoi la tension monte : à mesure que l’échéance approche, un « coût caché » devient surtout un « temps caché ».

D’où la phrase clé : on peut changer de plateforme, mais pas sans refaire une partie du raccordement

C’est là que la petite phrase de Patrice Vatin cesse d’être un slogan et devient une conclusion : « Les interfaces ne sont pas interchangeables. » Elle signifie qu’une Plateforme Agréée n’est pas un choix neutre. Elle engage un raccordement à l’ERP, un mapping, une supervision, une gestion fine des retours. On peut changer, oui, mais ce n’est pas une permutation à coût zéro : c’est un chantier. Et dans un calendrier serré, rouvrir un chantier est un risque.

Le dernier facteur de stress : les retardataires et la saturation

Enfin, SAP rappelle que tout le monde ne part pas au même moment. Sébastien Debruynne, responsable de la business unit Finance & Spend chez SAP, constate : « Il y a aujourd’hui des entreprises qui prennent le sujet de manière tardive… on a des appels d’offres qui sortent maintenant… des consultations… alors que certains ont pensé le sujet déjà depuis de longs mois. »

Cette phrase dit la dernière réalité DSI : l’échéance ne testera pas seulement les solutions. Elle testera la capacité des organisations à exécuter un projet transverse, vite, avec des ressources disponibles. Et, côté SAP, l’éditeur ancre sa réponse dans sa brique de conformité, SAP Document and Reporting Compliance (DRC), présentée comme l’outil d’industrialisation des obligations e-invoicing/e-reporting et de pilotage des flux dans le SI finance.

Au final, la campagne de Bercy remet le calendrier au centre. L’alerte de l’USF et la réponse de SAP rappellent autre chose : la facture électronique n’est pas une option, c’est une transformation de processus. La plateforme compte, mais l’interface compte plus encore, parce qu’elle fixe le temps, le coût et la capacité à absorber les statuts qui font la différence entre un flux conforme… et un flux exploitable.


Sécurité des flux : pas de « double copie », données en Allemagne… et la question SecNumCloud

Sur la sécurité, SAP défend d’abord une logique de réduction de surface d’exposition : éviter que la donnée « parte » vivre sa vie dans trop d’endroits. Patrice Vatin (Customer Advisory SAP, Finance & Risques) insiste sur ce point : « il n’y a surtout pas de duplication de la data » et « les données, nous, on ne les duplique pas auprès d’une PA tierce. Donc la donnée, elle reste, en fait, dans l’ERP ». L’idée, dit-il, est de limiter la multiplication des copies, donc une partie des risques « d’éparpillement » des informations.

Même ligne côté produit. Aylin Köse (directrice Product Management chez SAP) pousse un argument de résilience : « les données, elles restent en Europe » et, même en cas de problème, « elles sont là. Donc, on peut les reprendre et ressortir. Donc, de ce point de vue-là, je ne vois aucun risque ». Autrement dit : le SI doit garder un point d’ancrage, un endroit où la donnée demeure maîtrisable.

Reste le point sensible côté souveraineté/certification. Interrogée sur SecNumCloud, Aylin Köse répond frontalement : « Déjà, on ne va pas opérer dans les clouds. Les données vont être en Allemagne, ça va être sur le serveur de SAP ». Patrice Vatin précise le cadre : « C’est du EU Access. Donc ça veut dire que les données sont localisées en Allemagne ». Et Aylin Köse relie explicitement SecNumCloud au cloud public : « soit on fait SecNumCloud… quand on est en full public cloud, mais… comme on a notre propre data center… l’autre possibilité [est] de gérer soi-même le data center ». Pour un DSI, la lecture est simple : SAP met en avant la localisation (Allemagne) et l’absence de duplication comme garanties, et renvoie la question SecNumCloud à la nature « cloud public » ou non de l’hébergement — un point à confronter à votre doctrine interne (risques, exigences contractuelles, auditabilité).


Mise à jour — Bercy enclenche le « terrain » : pilote en conditions réelles, hotline unique, campagne grand public

Amélie Verdier, directrice générale des Finances publiques (DGFiP), et Emmanuel Spinat, directeur de l’Agence pour l’informatique financière de l’État (AIFE), ont acté cet après-midi l’entrée de la réforme en phase « terrain ». À Bercy, la DGFiP a surtout cherché à provoquer l’électrochoc : « La facturation électronique, en un mot, c’est demain », en rappelant que la réforme ne change pas les règles de TVA, mais l’organisation et le mode d’échange des factures. 

Amélie Verdier, directrice générale des Finances publiques, dévoile la campagne nationale de la réforme : “Fini les galères”, un message grand public pour pousser les entreprises à se préparer dès maintenant, avant l’échéance de septembre 2026.

Amélie Verdier, directrice générale des Finances publiques, dévoile la campagne nationale de la réforme : “Fini les galères”, un message grand public pour pousser les entreprises à se préparer dès maintenant, avant l’échéance de septembre 2026.

Premier jalon : l’ouverture du pilote dès demain, présenté comme une répétition générale « en conditions réelles ». Emmanuel Spinat insiste : « Ce n’est pas uniquement une logique de test. Nous allons traiter (…) des vraies factures et il va y avoir de vrais paiements ». Le pilote est annoncé sur la base du volontariat, avec un premier niveau de mobilisation déjà revendiqué (entreprises prêtes à émettre et à recevoir). 

Deuxième jalon : l’État muscle l’accompagnement pour accélérer la préparation. La DGFiP met en avant un point d’entrée unique pour les entreprises, le 0 806 807 807, et lance une campagne nationale (TV, radio, affichage, presse) construite autour d’une promesse de simplification — « Fini les galères ». Message sous-jacent : au-delà des formats, le vrai sujet devient l’intégration et l’outillage, et la bascule se joue maintenant, pas à la veille de l’échéance. 


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