Gouvernance
Visio : le coup de gueule de Michel Paulin révèle la dérive stratégique de la DINUM
Par Thierry Derouet, publié le 02 février 2026
Le 26 janvier 2026, à Bercy, le lancement de l’indice de résilience numérique (IRN) devait offrir un langage commun pour gouverner les dépendances technologiques. Mais, au détour des échanges, un autre sujet a aimanté la salle : Visio, la solution de visioconférence de l’État, et plus largement la Suite numérique. En attaquant frontalement la logique « make » de la DINUM, Michel Paulin a posé une question politique et industrielle : l’État veut-il faire grandir une filière… ou la contourner ?
L’IRN est présenté comme un instrument « Comex-compatible » : rendre les dépendances visibles, arbitrables, gouvernables. L’atmosphère est studieuse ; la promesse, presque rassurante : enfin un outil pour sortir du brouillard. Puis le débat glisse vers un autre brouillard, plus politique : celui du rôle exact de la DINUM.
Car le même jour, ou dans le même souffle institutionnel, l’État parle souveraineté… et donne le sentiment d’hésiter sur la méthode. La Suite numérique est censée incarner un socle commun ; Visio en devient l’étendard. Et c’est là que Michel Paulin, président de la filière « logiciels et solutions numériques de confiance », décide de ne plus arrondir les angles. « Croire qu’une solution développée par trois développeurs en CDD dans le secteur public peut aller concurrencer Microsoft est une hérésie. » La phrase claque parce qu’elle attaque moins un outil qu’une posture : l’État en train de se comporter comme un éditeur sur des sujets jugés « génériques », là où une filière privée existe déjà.
Amiel vs Le Hénanff : l’État se contredit sur le « buy » et le « make »
D’un côté, l’exécutif assume une logique de généralisation : Visio, intégré à la Suite numérique, comme socle commun destiné à se substituer aux solutions extraeuropéennes. En parallèle, la ministre Anne Le Hénanff énonce une approche presque contraire, qui se rapproche davantage d’une politique industrielle traditionnelle : acheter lorsque l’offre est disponible, ce qui permettrait de développer des références, de générer du trafic et d’exporter. Sa philosophie pourrait se résumer par la question suivante : pourquoi produire nous-mêmes ce qui existe sur le marché ?
Visio devient alors un révélateur : si l’État « fait », il standardise et sécurise ; s’il « achète », il structure un marché et fait grandir des acteurs. Le problème, c’est quand il veut faire les deux à la fois — et qu’il produit un signal contradictoire.
Ce que répond la DINUM : « on ne concurrence pas, on sécurise »
La DINUM refuserait de se laisser enfermer dans le rôle du « concurrent public ». Son raisonnement, côté État, est d’abord un raisonnement de continuité : la visioconférence n’est plus un outil de confort, mais une infrastructure de travail. L’enjeu ne serait donc pas de « faire un produit », mais de garantir un socle administrable à grande échelle : identités, accès, chiffrement, hébergement, auditabilité, compatibilité, durcissement, supervision.
Deuxième argument : la cohérence de suite. Dans cette lecture, Visio n’est pas un électron libre ; il s’inscrit dans un ensemble d’outils dont l’administration veut maîtriser la gouvernance et l’alignement. Et l’open source serait revendiqué comme mécanisme de transparence et de réversibilité : code auditable, contributions possibles, capacité de durcissement, réduction du verrouillage.
Enfin, la DINUM opposerait un risque très concret aux critiques : la fragmentation. Si l’État se contente d’acheter, ministère par ministère, opérateur par opérateur, la sécurité se morcelle, les pratiques divergent, les coûts de support explosent, et l’adoption recule. Dans cette perspective, Visio est moins un « make » idéologique qu’un effort de convergence.
Ce contrepoint ne balaie pas la charge de Michel Paulin. Il la rend plus nette : la question n’est pas « Visio ou pas Visio », mais où placer la frontière entre socle public minimal et marché souverain à faire vivre.
Le rappel à l’ordre de la cour des comptes : une boussole, oui… mais pas une usine
La Cour des comptes, elle, ne juge pas sur des intentions. Elle juge sur l’usage, les coûts, la lisibilité, la stabilité — et sur la capacité à tenir une promesse dans la durée. Son constat sur la Suite numérique est un avertissement : l’offre demeure « peu lisible et instable », et reste inconnue de la plupart des agents. La Cour rappelle aussi que la DINUM est une direction de pilotage, pas une « factory » illimitée.
Autrement dit : si l’État veut produire une suite, il doit prouver qu’il peut l’industrialiser. Sinon, il fabrique un symbole… et cumule les critiques.
Le point technique qui durcit la controverse : l’open source n’est pas une nationalité
Visio s’inscrit dans une logique open source. Mais la polémique enfle dès que l’on parle dépendances. Le débat n’est pas « open source ou pas ». Il est : qui maîtrise la roadmap, qui porte la maintenance sécurité, qui garantit l’évolution du cœur technique — et avec quels moyens ?
À l’échelle d’un État, la souveraineté ne se résume pas au dépôt : elle se mesure à la chaîne de responsabilité, au support, au rythme de patch, aux audits, à la capacité de réaction. C’est précisément l’argument des éditeurs : la visio souveraine n’est pas un bricolage, c’est une industrie.
Face à la DINUM, l’argument industriel des éditeurs : « des équipes, pas des slogans »
Interrogé par IT for Business, Renaud Ghia, président de Tixeo — éditeur français de solutions de visioconférence collaborative sécurisées, fondées sur un chiffrement de bout en bout et destinées aux environnements sensibles — ramène le débat à une question de métier : une solution souveraine ne se proclame pas, elle s’industrialise et se maintient dans la durée, avec des équipes et une R&D continue.
Puis il lâche sa ligne rouge : « L’État n’a pas vocation à devenir une SSII géante. Il doit définir des standards de sécurité exigeants et acheter aux acteurs français. »
Et la charge se joint à celle de Michel Paulin : le problème ne vient pas de l’objectif de souveraineté, mais du moyen choisi, et du message envoyé à la filière.
« Une boussole… mais quelle destination ? »
La DINUM aime la métaphore de la boussole : elle oriente, elle rationalise, elle harmonise. Mais, comme le résume Henri d’Agrain, délégué général du Cigref, la métaphore a ses limites : « Une boussole aide à trouver sa route. Encore faut-il avoir une destination claire à suivre. »
Visio, au fond, cristallise ce manque de destination. Veut-on un socle public minimal, puis une commande publique audacieuse pour faire grandir la filière ? Ou veut-on produire des outils génériques en interne — au risque d’assécher le marché domestique ?
Le 26 janvier, à Bercy, pendant que l’IRN promettait de rendre les dépendances mesurables, Visio a rendu une autre dépendance visible : celle d’une stratégie qui hésite encore entre standardiser et acheter. Et l’écosystème, lui, n’attend plus une boussole. Il attend une destination.
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