Les data centers sont désormais des cibles prioritaires des états majors militaires.

Cloud

Dans les conflits, le cloud découvre sa vulnérabilité physique

Par Laurent Delattre, publié le 12 octobre 2026

L’infrastructure numérique est devenue une cible militaire, obligeant les DSI à intégrer un peu plus le risque géopolitique dans les choix d’architecture. En témoignent les frappes de drones ukrainiens des 8 et 9 octobre contre deux datacenters critiques de Yandex (le cœur de calcul de YandexGPT), qui font écho aux récentes attaques iraniennes sur AWS dans le Golfe et aux destructions des serveurs de Kiev par la Russie.

Le cloud n’est pas un nuage purement numérique. Il a une adresse, des murs, des transformateurs… et, désormais, une jolie mire placée dessus sur les cartes digitales des états-majors. Dans la nuit du 7 au 8 octobre, des drones ukrainiens ont incendié le datacenter de Yandex à Sasovo, dans la région de Riazan (à 300 km environ au sud-est de Moscou), contraignant le « Google russe » à suspendre l’exploitation d’un site de plusieurs dizaines de milliers de serveurs. Un site qui n’a rien d’anodin puisqu’il abrite notamment deux de ses trois supercalculateurs à base de GPU Nvidia dédiés à l’entraînement de YandexGPT. Le lendemain, plusieurs modules d’un second centre Yandex, à Kalouga (au sud-ouest de Moscou), étaient à leur tour mis hors service par les drones FP-1 de l’industriel ukrainien Fire Point. Services bancaires, RuTube, chemins de fer russes : une partie de Yandex Cloud a vacillé…

Dans un communiqué du 9 octobre, Yandex confirme les deux attaques et reconnaît ne pas être en mesure de préciser quand les équipements pourront redémarrer. À Sasovo, l’interruption affecte notamment la zone de disponibilité ru-central1-b de Yandex Cloud. L’entreprise recommande à ses clients de recourir à d’autres zones ou à des solutions alternatives. Ses principaux services grand public ont toutefois continué de fonctionner.

Une riposte aux attaques russes de septembre

L’incident est malheureusement loin d’être isolé. Dès les premiers jours de l’invasion de 2022, un missile de croisière russe visait le datacenter gouvernemental de Kiev. L’administration ukrainienne, qui tournait encore sur ses propres serveurs une semaine plus tôt, n’a sauvé ses données qu’en levant en urgence l’interdiction d’usage du cloud public afin de disperser sa data en Europe.

En septembre, Moscou a de nouveau pilonné les datacenters de Kiev (De Novo, Cosmonova, UTELS, Vodafone Ukraine…), coupant internet à quelque 100 000 foyers en une seule vague, le ministère de la Défense Russe ironisant via les réseaux sociaux sur une « détox numérique » rendue « obligatoire ». Kiev avait alors prévenu d’une riposte en miroir, dont Yandex semble donc avoir fait les frais.

Autre théâtre d’opérations, autre bascule : dès le début du conflit de ce que l’on nomme désormais la guerre d’Iran, en mars 2026, des drones iraniens frappent deux datacenters d’AWS aux Émirats et en endommagent un troisième à Bahreïn. Nous en parlions mi-septembre, AWS a mis six mois à reconnaître ne pas pouvoir restaurer les données hébergées exclusivement dans sa région bahreïnie.

Le combat entre souveraineté et résilience

Cette incursion des conflits armés sur les infrastructures numériques rappelle à tous les DSI qu’un datacenter n’est pas une infrastructure civile protégée par son anonymat. C’est devenu une cible stratégique, a fortiori s’il concentre du calcul stratégique ou IA. 


Depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, la géopolitique a fait irruption dans l’agenda des DSI, au-delà des seules questions juridiques liées à l’extraterritorialité du droit américain. La « géopatriation » était d’ailleurs l’une des dix tendances stratégiques identifiées par Gartner, qui voyait plus de trois entreprises européennes et moyen-orientales sur quatre rapatrier des workloads vers des clouds souverains ou régionaux d’ici 2030.

L’histoire récente brouille toutefois ce message à sens unique. L’Ukraine a sauvé son État numérique en exportant ses données, soit l’exact inverse d’une géopatriation. Et l’affaire AWS à Bahreïn rappelle ce qu’il en coûte de tout loger dans une seule région cloud.

Bien des PRA ont été pensés pour résister à un incendie comme celui d’OVHcloud à Strasbourg en 2021, ou à une panne géante. Rares sont les DSI qui ont envisagé la destruction délibérée d’une région cloud entière. Ce scénario ne peut désormais plus être exclu des analyses de risques. Savoir où sont ses données ne suffit plus, il faut aussi savoir d’où on les restaurera le jour où l’adresse qui les hébergeait aura été rayée de la carte.

Photo : Pavel Chagochkin / Shutterstock

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