Gouvernance
Les 6 tendances 2026 du Gartner pour l’Infrastructure et les Opérations IT
Par Laurent Delattre, publié le 05 janvier 2026
La promesse de simplicité du cloud se heurte à une réalité faite de coûts, de conformité, de latence, d’énergie et de risques géopolitiques. Dans ce contexte, l’industrialisation de l’hybride et la maîtrise d’agents IA en production imposent de nouvelles couches de gouvernance, de traçabilité et de cyber-résilience. Voici 6 tendances 2026 pour la modernisation des infrastructures et des opérations IT.
L’an 2025 a vu l’IA générative sortir du registre de l’expérimentation pour devenir une réalité d’entreprise attendue par tous les collaborateurs et toutes les directions métiers, avec des cas d’usage bien maîtrisés, une bien meilleure intégration dans les outils et processus du quotidien, et des premiers résultats mesurables. Dans le même temps, l’infrastructure a encaissé un choc de réalité. Les plateformes cloud ont continué à évoluer à un rythme soutenu, mais la promesse de simplicité s’est heurtée à l’empilement des contraintes, qu’elles soient financières, réglementaires, énergétiques ou géopolitiques.
Pour beaucoup de DSI, 2025 a ressemblé à une équation à plusieurs inconnues, où l’enjeu n’était plus seulement de moderniser par l’IA, mais de garder le contrôle, d’industrialiser et de sécuriser. Et ces tensions se sont clairement manifestées dans le quotidien des équipes IT : des environnements hybrides devenus structurels parce que tout ne peut pas, ou ne doit pas, migrer au même rythme ; une pression accrue sur les opérations, sommées d’absorber davantage de changements, de déployer plus vite, tout en réduisant l’exposition au risque ; un retour de l’architecture au centre du jeu, tiré par des besoins de performance et de latence, mais aussi par le poids de la conformité, de la « souveraineté » et des exigences de résilience.
La fragmentation géopolitique a commencé à directement influer sur les choix de localisation des workloads, les modèles d’exploitation et la stratégie fournisseurs, avec un impact direct sur la capacité à délivrer, à maintenir et à faire évoluer les services.
Dans le même temps, l’IA a commencé à basculer du rôle d’assistant à celui de moyen d’action avec l’émergence des IA agentiques capables d’enchaîner des tâches, de diagnostiquer et parfois de remédier. Mais cette promesse s’accompagne d’un besoin immédiat de gouvernance, car une IA qui agit crée de nouveaux risques, sur les accès, les données, la traçabilité et la conformité.
Parallèlement, le boom des charges IA soulève de façon encore plus âpre l’urgence d’un numérique plus responsable alors que les stratégies « green » des hyperscalers sont totalement parties en vrille. Et 2025 a aussi rappelé que la sécurité ne se limite pas à la protection des systèmes. La qualité des deepfakes et attaques par phishing, les campagnes d’influence pilotées par IA, l’évolution des fraudes mettent à mal certaines bonnes pratiques et convictions autour de la cyber-résilience.
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Autant de signaux qui dessinent les prochaines évolutions en matière d’infrastructures et opérations IT. À l’occasion de sa conférence Gartner IT Infrastructure, Operations & Cloud Strategies à Las Vegas, Gartner a révélé les six tendances qui, selon ses analystes, pèseront sur l’infrastructure et les opérations en 2026. « Les responsables I&O (Infrastructure & Operations) doivent connaître ces tendances et se préparer à agir sur celles qui impacteront le plus leur organisation, afin de s’adapter, de répondre efficacement et de stimuler l’innovation » estime Jeffrey Hewitt, VP Analyst chez Gartner.

Derrière ce cadrage, un constat se dessine pour 2026. L’hybride devient un état normal, l’IA devient un mécanisme d’exécution, l’énergie une contrainte d’architecture, la désinformation un risque de sécurité, et la souveraineté un paramètre d’exploitation au quotidien. Explications…
1. L’hybride devient une architecture de composition
Gartner décrit le « hybrid computing » comme un style d’infrastructure capable d’orchestrer des mécanismes de calcul, de stockage et de réseau « divers et parfois incompatibles ». L’objectif consiste à « pérenniser les investissements » en bâtissant un tissu de calcul composable et extensible, qui combine les forces des technologies émergentes plutôt que de les empiler.
Cet « hybrid computing » s’impose plus que jamais pour garder le contrôle des données confiées à l’IA, satisfaire des règlements toujours plus stricts, et arbitrer en permanence entre latence, coût, résilience et souveraineté, en plaçant chaque workload là où il est le plus pertinent, du datacenter à l’edge en passant par les clouds.
On assiste ainsi à une recomposition des couches d’exécution, d’autant que la frontière entre VM et conteneurs continue de s’estomper, y compris dans les plateformes Kubernetes (cf VCF 9.0, Nutanix NKP, OpenShift Virtualization 4.20).
L’enjeu 2026 n’est plus de “faire de l’hybride”, mais de l’industrialiser.
Et cette tendance se voit clairement dans l’évolution des plans de contrôle des hyperscalers. Microsoft a profité d’Ignite 2025 pour renforcer Azure Arc, avec une ambition assumée d’apporter cohérence opérationnelle, gouvernance et sécurité à des environnements hybrides et multicloud. Du côté d’AWS, la disponibilité de la seconde génération des racks Outposts confirme la trajectoire du « cloud dans le datacenter » pour les contraintes de latence, de traitement local et de résidence. Google, de son côté, positionne Google Distributed Cloud comme une réponse “full stack” gérée, destinée aux datacenters et à l’edge pour des besoins de faible latence, de survivabilité et de conformité. On retrouve même une approche très similaire chez OVHcloud avec son offre « On-Prem Cloud Platform ».
2. IA Agentique, l’IA passe du copilote à l’exécutant
Gartner place l’agentic AI au cœur des priorités I&O, avec une justification simple. « L’IA figure parmi les trois principales priorités des DSI, et l’agentic AI en est un sous-ensemble très bénéfique », explique Jeffrey Hewitt. Il insiste surtout sur le mécanisme de valeur, « des gains de performance via des économies de temps, qui augmenteront au fil de l’évolution des systèmes », tout en soulignant la capacité à analyser rapidement des jeux de données complexes, détecter des motifs et agir de manière autonome.
Cette IA agentique va considérablement peser sur la modernisation des infrastructures. Elle va impacter le Compute en multipliant les besoins GPU, imposer de renforcer les réseaux et même influencer le design du stockage (comme on le voit avec les baies AFX chez NetApp, Alletra MP chez MPE, InsightEngine chez VAST Data ou encore l’Enterprise Data Cloud de Pure Storage). Ces évolutions traduisent un même mouvement vers des plateformes plus désagrégées, plus parallélisées et davantage pilotées par logiciel, capables de servir simultanément des charges analytiques, des opérations de RAG et des boucles d’entraînement, tout en intégrant des fonctions de gouvernance, de cyber-résilience et d’observabilité au niveau de la donnée.
Le point de vigilance pour 2026 se situe moins sur la démonstration que sur la maîtrise. Quand un agent exécute, les sujets de contrôle, de périmètre d’action et d’audit remontent immédiatement au niveau « I&O ».
Les travaux de recherche publiés sur des scénarios de prompt injection et de collaboration d’agents rappellent que la segmentation des rôles, la supervision des actions privilégiées et la journalisation fine des actions et des prompts deviennent des prérequis d’industrialisation pour toutes les DSI.
3. La gouvernance IA devient une couche produit
Corolaire du point précédent, Gartner définit la gouvernance IA comme un processus qui fixe des politiques, attribue des droits de décision et instaure une responsabilité organisationnelle sur les risques et décisions liés à l’IA. Ce prérequis, comme on vient de le voir, favorise l’émergence de nouvelles plateformes de gouvernance qui supervisent et gèrent les systèmes IA via des pratiques d’IA responsable, tout en couvrant des risques de conformité et métiers comme les biais, le manque de transparence, la protection des données, la validation des modèles et les menaces de sécurité.
Le changement majeur pour 2026 vient de la généralisation des agents. La gouvernance ne porte plus uniquement sur le modèle, elle porte aussi sur les outils branchés, les données accessibles, les actions déclenchées et les garde-fous en production. Ce qui explique l’accélération des mécanismes de gouvernance d’agents chez les fournisseurs de plateformes, qui cherchent à transformer l’agent en objet administrable, traçable et borné par des politiques. Microsoft Agent 365 s’annonce comme l’arme fondatrice de l’ère agentique chez l’éditeur. Google a initié son Enterprise Gemini et réinventé pour l’occasion son AgentSpace. Bedrock AgentCore s’impose en brique fondamentale de l’IA agentique chez AWS. IBM a renforcé son discours sur la supervision des agents en production via watsonx.governance.
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4. L’énergie devient une contrainte d’architecture
Gartner présente « l’energy-efficient computing » comme un ensemble de technologies et de pratiques visant à réduire la consommation énergétique et l’empreinte carbone des systèmes IT, en le rapprochant du hybrid computing. Le cabinet d’études annonçait en novembre dernier que les pénuries d’électricité menaçaient 40% des centres de données d’IA d’ici 2027.
Gartner souligne aussi l’intérêt de stratégies de long terme appuyées sur des technologies émergentes, « comme le calcul optique et les systèmes neuromorphiques ».
L’IA accélère brutalement la mise en production de solutions de refroidissement liquide et de conceptions rack à très forte densité. Lightmatter développe des puces photoniques visant à réduire l’énergie consommée par les traitements IA. Intel, avec Hala Point, pousse une vision neuromorphique explicitement présentée comme une trajectoire vers une IA plus soutenable.
La mesure devient l’autre pilier. La Green Software Foundation formalise un référentiel, le Software Carbon Intensity, et a étendu l’approche aux systèmes IA via une spécification dédiée, afin de disposer d’indicateurs comparables sur l’ensemble du cycle de vie.
5. La confiance devient un objet de sécurité
Gartner définit la « disinformation security » (la Sécurité à l’ère de la Désinformation) comme un ensemble de technologies capables d’adresser la désinformation afin d’aider les entreprises à « discerner la confiance », protéger la marque et sécuriser leur présence en ligne. Le périmètre couvre la détection de deepfakes, la prévention de l’usurpation et la protection de la réputation. « Compte tenu de l’évolution du paysage technologique, la sécurité contre la désinformation doit permettre aux responsables de l’I&O d’assurer la confiance dans les communications, l’identité et la réputation », résume Jefffrey Hewitt.
Le marché s’organise autour de deux familles complémentaires. La première porte sur la provenance et la traçabilité des contenus, avec C2PA et les Content Credentials. La spécification C2PA formalise un modèle de stockage et d’accès à des informations cryptographiquement vérifiables sur l’origine et l’historique des contenus. OpenAI indique désormais attacher des métadonnées C2PA aux images générées via ChatGPT, afin de permettre la vérification de l’origine lorsque les métadonnées sont préservées. Cloudflare, acteur d’infrastructure à très grande échelle, a annoncé une intégration “en un clic” des Content Credentials pour suivre l’authenticité des images et préserver l’attribution.
La seconde famille relève de la détection active, qui reste indispensable quand la provenance n’est pas disponible ou qu’elle a été supprimée. Reality Defender a, fin 2025, annoncé Real Suite, un ensemble d’outils et d’API de détection « enterprise-ready » visant la fraude, l’usurpation et la désinformation. Dans le même registre, des acteurs comme Pindrop (voix), Hive (APIs multimodales), Sensity (forensic), iProov (liveness/identité) ou encore Intel (FakeCatcher) cherchent à industrialiser la détection opérationnelle des contenus synthétiques, tandis que des plateformes comme Logically ou Blackbird AI adressent plutôt la détection de campagnes et de narratifs pour protéger réputation et décision.
6. La souveraineté glisse de la donnée vers l’exploitation
Cette thématique a fortement agité l’Europe en 2025. Cette dernière semble avoir découvert ou redécouvert sa trop grande dépendance technologique à la Tech US.
Gartner définit la « geopatriation » comme le déplacement de workloads et d’applications depuis des hyperscalers globaux vers des alternatives régionales ou nationales, sous l’effet de l’incertitude géopolitique. « La géopatriation va au-delà du cloud, passant de la simple souveraineté des données à la souveraineté opérationnelle puis à la souveraineté technique. La géopatriation permet aux I&O de réduire les risques géopolitiques et de répondre à des exigences spécifiques de souveraineté. Cela permet également aux dirigeants de l’I&O de soutenir et d’accroître l’indépendance des économies nationales » déchiffre Jeffrey Hewitt.
Les débats promettent d’être encore houleux alors que S3NS a officiellement obtenu sa qualification « SecNumCloud 3.2 » et que BLEU est à mi-parcours (ayant franchi les jalons J0 et J1 de la qualification).
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Et les hyperscalers tentent aussi d’autres approches. Microsoft a achevé son EU Data Boundary et lancé ses Microsoft Sovereign Cloud et Microsoft Sovereign Private Cloud. AWS a une roadmap bien remplie pour son European Sovereign Cloud. Google structure une offre Sovereign Cloud ainsi qu’une solution « Cloud Air-Gapped ». Et Oracle a annoncé la disponibilité de Fusion Cloud Applications sur Oracle EU Sovereign Cloud, signe que la souveraineté remonte jusqu’à la couche applicative et aux services IA associés.
Un fil rouge pour 2026
Au final, ces six tendances se complètent et se répondent. Il en émerge un fil rouge pour 2026 : tenir ensemble l’autonomie, la soutenabilité et la confiance. L’hybrid computing multiplie les surfaces d’exploitation, l’IA agentique automatise l’action, la gouvernance IA devient une couche indispensable, l’énergie impose de nouveaux arbitrages, la désinformation impose une sécurité de l’authenticité, et la geopatriation transforme la souveraineté en contrainte d’architecture et de run.
Pour Gartner, la DSI et les équipes « Infrastructure & Operations » doivent se préparer à agir. Car après une première phase de « transformation numérique », se dessine déjà une « transformation agentique » où l’enjeu n’est plus seulement de migrer et de moderniser, mais d’opérer un SI devenu distribué, automatisé par des agents, contraint par l’énergie et la géopolitique, et jugé sur sa capacité à préserver la confiance, la conformité et la continuité à l’échelle. L’an 2026 sera une nouvelle année de défis IT…
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