Pour reprendre la main sur l’IA, les États doivent apprendre à maîtriser leurs dépendances plutôt qu’à les supprimer

Data / IA

En finir avec l’illusion de la souveraineté en matière d’IA

Par La rédaction, publié le 12 août 2026

Les géants de la tech ont pris trop d’avance et les États doivent cesser de rêver de souveraineté en matière d’IA. Une étude du BCG Henderson Institute plaide pour une autre voie : celle de la résilience, plus pragmatique… et bien plus rentable.


Par Gildas Bouteiller, Directeur associé au BCG.


C’est le mythe de Sisyphe, revisité. En matière d’intelligence artificielle, rêver d’une souveraineté technologique totale s’apparente, pour un État, à rouler éternellement un rocher vers un sommet inatteignable. Développement logiciel, processeurs dédiés aux calculs, infrastructures… La quantité requise de ressources et la vitesse de l’innovation font que seules quelques superpuissances peuvent aujourd’hui contrôler durablement l’ensemble de la chaîne de valeur. Pour la grande majorité des pays, cette quête de l’autonomie totale ne serait rien d’autre qu’un gouffre financier.

Le pragmatisme leur impose de réfléchir à d’autres voies. Plutôt que la souveraineté, les États doivent viser la résilience. En clair, devenir capables d’utiliser, d’adapter et de gouverner l’IA à grande échelle sur leur propre territoire, tout en limitant leurs dépendances stratégiques. Les retombées économiques d’une telle approche sont considérables. Le Fonds monétaire international estime qu’une adoption efficace de l’IA à l’échelle mondiale pourrait engendrer une hausse de 4 % du PIB global au cours de la prochaine décennie, soit environ 4 700 Md$. C’est l’équivalent du PIB de l’Allemagne en 2024.

Assurer les tâches critiques

Comment bâtir un tel équilibre ? Une vaste étude du BCG Henderson Institute, qui a analysé les politiques publiques de plus de 30 pays, a mis en lumière les quatre piliers sur lesquels il repose.

Le premier consiste à se doter localement des infrastructures capables de traiter les données les plus sensibles. Sans chercher à concurrencer les géants américains du cloud, il s’agit d’assurer aux entreprises qu’elles pourront exécuter leurs tâches critiques pour un coût abordable et dans le respect des règles nationales. L’Europe a su le faire avec le programme EuroHPC. Les supercalculateurs LUMI en Finlande et Leonardo en Italie mettent une puissance de calcul souveraine et transfrontalière à la disposition directe des entreprises et des chercheurs, créant un socle de compétences nationales robuste.

Réduire le risque perçu

Le deuxième pilier est celui de la confiance. Les entreprises adoptent plus rapidement les nouvelles technologies lorsque les normes sont claires, stables et que les modèles de langage reflètent les langues et les usages locaux. L’objectif n’est pas de tout légiférer à l’avance, mais de réduire le risque perçu. À cet égard, Singapour s’est imposée comme une référence. Son autorité régulatrice a publié un cadre de gouvernance et l’a associé à « AI Verify », une boîte à outils ouverte permettant aux entreprises d’évaluer leurs systèmes d’IA sur des cas réels.

Le pilier suivant revient à aider les entreprises à franchir le cap de l’investissement initial, afin que la technologie infuse l’économie réelle. Le Brésil montre la voie. Les deux tiers de son programme national d’IA (d’un montant de 4,3 Md$) sont fléchés vers le déploiement dans les entreprises des secteurs prioritaires, via des crédits et des subventions.

Assumer les partenariats

Reste à faire de l’interdépendance un choix, plutôt qu’une vulnérabilité subie. C’est le dernier pilier. En attirant, par exemple, des capitaux et des savoir-faire étrangers opérant localement, tout en investissant de manière ciblée à l’étranger, les États peuvent créer une interdépendance organisée et maîtrisée. Ces partenariats apportent des compétences tout en laissant le contrôle sur l’emplacement, la sécurité et la continuité des données.

Lorsqu’un État pense en termes de résilience et non plus de souveraineté, les bénéfices pour les grandes entreprises sont immédiats : allègement des contraintes de conformité, réduction des risques et clarification des règles d’acquisition des systèmes d’IA. Mais cela suppose, de leur part, une anticipation stratégique. Les gagnantes seront celles qui devanceront les besoins des gouvernements en proposant des solutions modulaires, des partenariats locaux solides et des modèles respectueux des règles nationales. Sans jamais sacrifier les avantages que leur confère leur envergure mondiale.

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