IA et emploi en entreprise : le paradoxe de Jevons à l’épreuve de l’IA

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IA et emploi : et si Jevons avait encore raison ?

Par Laurent Delattre, publié le 22 juin 2026

L’intelligence artificielle va transformer plus de la moitié des métiers aux États-Unis d’ici trois ans. Destruction créatrice ou opportunité historique ? La réponse dépendra moins de la technologie que de la capacité des entreprises à repenser leur rapport au travail et aux talents.


Par Gildas Bouteiller, Directeur associé au BCG.


Connaissez-vous William Stanley Jevons ? Cet économiste britannique du XIXe siècle a mis en évidence le paradoxe qui, depuis, porte son nom. Il a montré que des gains d’efficacité peuvent aboutir non pas à diminuer l’utilisation totale d’une ressource, mais à l’augmenter, tout simplement parce que cette dernière devient moins chère. Cette règle s’applique au monde du travail : l’amélioration de la productivité ne détruit pas l’emploi, elle le transforme.
Les conclusions d’une récente enquête menée par BCG sur les conséquences de l’irruption de l’IA le confirment. L’IA devrait transformer 50 à 55 % des emplois aux États- Unis au cours des deux ou trois prochaines années [voir également le dossier spécial IA, page 31, NDLR]. À plus long terme, quand les gains de productivité auront entraîné une hausse de la demande de produits finaux, le besoin en postes humains pourrait même augmenter et entraîner la création de nouveaux emplois. Mais pour les dirigeants, cela suppose de repenser dès aujourd’hui le travail au sein de leurs organisations.

Redéfinir le rôle des juniors

Les métamorphoses à anticiper dépendront du type de métier exercé. À l’une des extrémités du spectre, il y a ceux que l’IA pourra purement et simplement remplacer et qui disparaîtront. Cela concerne 10 à 15 % des postes. À l’autre extrémité, on trouve les emplois qui conserveront leur nature actuelle, sans bouleversement majeur. Il s’agit de ceux fondés sur les relations humaines, sur l’empathie ou qui nécessitent une présence physique (médecins, enseignants, agriculteurs…). Ils représentent un tiers des métiers.

Entre les deux, la transformation du travail va connaître plusieurs dynamiques majeures. La première est l’intensification de la charge cognitive – c’est-à-dire le fait de devoir traiter plus d’informations, prendre des décisions plus rapides et gérer des tâches plus complexes –, et l’élévation des compétences. À mesure que l’IA automatisera les tâches répétitives et structurées, le travail humain se concentrera sur la résolution de problèmes, la prise de décision et l’intégration de données complexes. La deuxième est la redéfinition du rôle des juniors, car l’IA remplit très bien les tâches d’exécution qui leur sont traditionnellement dévolues. Les postes de débutants vont ainsi devoir s’adapter et requérir très tôt des compétences supérieures, ce qui va faire évoluer certaines formations académiques.

Répondre aux besoins en formation

Enfin, dans de nombreux métiers, le flux de travail sera divisé : l’IA gérera le premier niveau d’interaction ou de création (comme rédiger du code de base ou répondre à des requêtes clients simples), tandis que l’humain agira en chef d’orchestre. Il se concentrera sur la validation, le contexte, l’architecture globale et l’établissement de relations de confiance.

Les dirigeants doivent être conscients qu’un tel virage suppose une gestion humaine et organisationnelle rigoureuse plutôt qu’une simple adaptation technique. La gestion des talents doit donc être intégrée à la stratégie globale. Il s’agit d’abord d’aider les salariés déjà en poste à se perfectionner (upskilling) ou à évoluer (reskilling). Le besoin de formation sera considérable afin de suivre l’évolution de la technologie et d’éviter que certains ne se retrouvent en difficulté.

Façonner un nouveau récit

Les flux de travail devront changer. Pour les fonctions où l’IA transforme le métier en profondeur, il faudra identifier les composantes automatisables et réinvestir le temps gagné dans des activités à plus forte valeur ajoutée. Cela nécessitera de restructurer les plans de carrière et de créer des parcours de développement accéléré, tout en veillant à conserver des points d’entrée pour les jeunes talents.

À tous les échelons, l’aisance et la familiarité avec l’IA deviendront des compétences essentielles, qui compteront parfois davantage que l’ancienneté. Il appartient donc aux Codir d’intégrer l’IA dans les tâches quotidiennes pour développer une maîtrise généralisée de ces outils. Enfin, la communication sera primordiale. Le récit à façonner devra être axé sur la création de valeur et l’augmentation des capacités humaines, et non sur la suppression d’emplois. Jevons avait compris que l’efficacité crée de l’abondance. Le défi est à présent de convaincre les équipes qu’il en sera de même avec l’IA.

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