Le Cigref donne des pistes pour réussir la mutation numérique de l’entreprise. Inévitable, elle exige une réorganisation en profondeur, tant pour les relations externes qu’en interne.

 

« Designer l’Entreprise 2020 ». Tel était le thème du colloque organisé par le Cigref le 20 mai à l’Automobile Club de France. Un thème soutenu non par une vague étude mais par un programme international (ISD, Information systems dynamics) initié par l’Association de grandes entreprises en collaboration avec une cinquantaine de laboratoires. En témoigne la présence lors de cet événement d’universitaires prestigieux, comme les professeurs Youngjin Yoo de l’Université Temple à Philadelphie – qui a notamment expliqué comment l’immatériel pouvait, dans les secteurs matures, générer de la valeur -, et Ting Peng Liang, de la National Sun Yat-Sen University à Taiwan. 

Pour Pascal Buffard, président du Cigref, le mot d’ordre « Disrupt or be disrupted », emprunté à l’ancien PDG de Cisco John Chambers, est toujours de mise. Et de préciser pourquoi il emploie le terme anglais « design » et non le français « concevoir » : « Il s’agit de réaliser un nouveau design organisationnel de l’entreprise, de construire une intelligence collective. C’est une mutation, pas une évolution. La question de se transformer ne se pose plus ». Cette intelligence collective passe par la remise en cause du vieux modèle hiérarchique, source de pesanteurs, par un modèle transversal, pour lequel les réseaux sociaux ont un rôle crucial. Cette ouverture doit aussi s’effectuer à l’extérieur. Désormais, le client force l’entreprise à se transformer. Mais collaboration interne et externe sont indissociables, insiste Françoise Mercadal-Delasalles, directrice des ressources et de l’innovation du groupe Société Générale : «  la transformation de l’attention aux clients passe aussi par l’attention aux collaborateurs ». Plus précisément, cela suppose un nouveau paradigme dans la création de valeurs, ce que Ahmed Bounfour, professeur à l’Université de Paris-Sud et rapporteur du programme ISD, nomme « accéluction » : la production accéléré de liens, à la fois organiques (basés sur la reconnaissance de ses pairs) et transactionnels (s’appuyant sur la dynamique du marché). Avec la nécessité de donner les bons outils aux salariés et aux clients : « Nous avons développé sur tablette une plateforme conciliant le monde ouvert de l’Internet, donc pas forcément très sûr, et le monde bancaire ultra-sécurisé », illustre Françoise Mercadal-Delasalles. Et aussi d’embarquer tout le monde, en investissant dans la formation et notamment dans les Mooc (Massive open online courses).

 

Même si Pascal Buffard a rappelé en début du colloque que le Cigref rassemblait les grandes entreprises et n’était pas une association de directeurs informatiques, la DSI a un rôle prépondérant à jouer. « Avec le numérique, les DSI peuvent retrouver un rôle d’inspirateur et de rassembleur. Un rôle exaltant », se réjouit Pierre Hessler, de Capgemini. « S’il y a quelqu’un qui peut accélérer la digitalisation, c’est bien le DSI », renchérit Bruno Ménard, ancien président du Cigref. Car sans la technologie, aucune transformation n’est possible, ne serait-ce qu’en termes d’ouverture sur le monde extérieur : « Les API [Application programming interface, NDLR] sont indispensables à la digitalisation et à la création de valeur. Elles sont comparables aux gènes biologiques. Les gènes génèrent des cellules ayant divers rôles, les API permettent de la même façon de créer différentes applications », explique Younjgin Yoo. Et de prendre l’exemple de la plateforme de gestion de contenu WordPress, passée de 80 API en 2004 à plus de 300 aujourd’hui. Plus généralement, la multiplication des partenariats, la valorisation des données, la sécurité numérique font partie des défis à relever pour lesquels le DSI est incontournable. 

 

Evidemment, cette mutation numérique a un coût. Mais « il est possible d’investir beaucoup d’argent dans la transformation digitale tout en faisant des économies », estime Véronique Weill, membre du comité exécutif du groupe Axa et directrice des opérations. A condition toutefois de choisir le bon investissement. Innover en permanence n’est pas forcément judicieux, comme l’explique Nicolas Rousselet, PDG du groupe G7 : « Il n’est pas forcément utile de faire trop de releases. Par exemple, nous avons lancé une appli pour l’Apple Watch. Nous avons enregistré 240 réservations sur un mois… dont 40 provenaient de moi ! ». Il faut donc de l’argent, mais aussi une bonne dose d’humilité, comme le reconnaît la directrice de l’innovation de la SG: « Nous devons être des leaders qui doivent cependant avouer qu’ils ne savent pas tout ». D’où une « nécessaire volonté de continuer à vouloir apprendre : pour réussir la transformation digitale, il faut être suffisamment humble », complète Véronique Weill.