@Work

Facturation électronique : 217 jours pour passer du chantier à la réalité — replay de la Matinale

Par Thierry Derouet, publié le 06 février 2026

À huit mois de l’échéance, la facturation électronique a cessé d’être une histoire de tuyaux. Ce qui est en jeu maintenant, c’est une réforme d’organisation, de données, d’interopérabilité et, très concrètement, de choix. Choisir une trajectoire, choisir une (ou plusieurs) plateforme, choisir un niveau d’ambition réaliste… et tenir la charge quand le réel arrive, avec ses exceptions et ses modes dégradés.

Pendant longtemps, la facture électronique a été racontée comme une histoire de tuyaux : un format, un connecteur, une bascule… et rideau. Sauf qu’au moment d’entrer sur le terrain, on découvre la vérité : ce n’est pas une réforme de plomberie. C’est une réforme de données. Et une réforme de décision.

C’est d’ailleurs ainsi que Sébastien Rabineau (DGFiP) l’a posé d’emblée, avec des mots simples : côté administration, l’objectif est de mieux lire l’activité économique en temps utile, de réduire les angles morts, de renforcer l’efficacité de la lutte contre la fraude — notamment sur la TVA – et, plus largement, de disposer d’une donnée plus fiable pour piloter. Côté entreprises, la promesse dépasse la conformité : des circuits plus fluides, moins de ressaisies, moins de litiges, des délais mieux maîtrisés — à condition d’aligner ses outils et ses processus, et de ne pas traiter la réforme comme une formalité.

La question qui décide de tout : « Avec qui ça passe ? »

Mais la Matinale le montre très vite : aujourd’hui, le vrai sujet, ce n’est pas seulement « serai-je conforme ? ». C’est : avec qui je passe ? Une plateforme ? Deux ? Laquelle couvre mes cas d’usage ? Laquelle tient la charge ? Laquelle répond quand ça chauffe ? Derrière cette question très prosaïque se cache la réussite — ou l’enlisement : une réforme qui aide à gouverner… ou une réforme qui s’installe en double flux.

Le « terrain » USF : cartographier les flux avant même de parler d’outils

C’est là que le retour « terrain » de Xavier Lageste (USF) remet les pendules à l’heure. Avant même de parler d’outils, les adhérents butent sur la réalité la plus chronophage : cartographier les flux, comprendre ce qui doit passer, ce qui doit rester à part, ce qui dépend d’un contrat, d’une filiale, d’un partenaire, d’un processus métier. Et pendant que les entreprises font cet inventaire, une autre mécanique s’enclenche : la contractualisation, longue, parfois lente, souvent plus complexe que prévu — parce que la réforme oblige à choisir, donc à s’engager, donc à négocier. Résultat : même quand la technique avance, le calendrier, lui, n’attend pas.

EY : l’erreur classique — croire que « c’est de la démat’ »

Pour éviter de se tromper de diagnostic, l’intervention de Fabrice Abadie et Eric Cayrel (EY) vient poser un avertissement utile : non, ce n’est pas « un projet de dématérialisation ». C’est un chantier qui touche aux processus finance et achats/ventes, aux règles de TVA, aux contrôles, à la traçabilité, et aux erreurs récurrentes qui surgissent dès que l’organisation est hétérogène ou que les référentiels sont fragiles. Leur message, en creux, est brutal : automatiser un système flou ne le rend pas propre — il le rend plus vite faux.

Plateformes agréées : la conformité ne départage pas, l’exploitation oui

À ce stade, Nadine Asselin (OpenText) replace les plateformes agréées (PA) à leur juste place : des rouages essentiels, oui, mais pas interchangeables. La conformité minimale ne départage pas les acteurs ; le terrain, lui, tranche sur autre chose : capacité d’intégration, gestion des cas tordus, support, volumétrie, pilotage des exceptions, continuité de service. Autrement dit : une PA se choisit moins comme un tampon réglementaire que comme une brique d’architecture et d’exploitation — celle qui devra tenir quand la facture devient un flux industriel.

Le trio de pilotage : une réforme moins lisse, mais plus vraie

Saluons, pour cette première, les trois coconcepteurs réunis en table ronde — Sébastien Rabineau (DGFiP), Stéphane Eustache (AIFE) et Cyrille Sautereau (FNFE-MPE) : ils ont renoncé à l’idée rassurante, mais fausse, qu’une réforme de cette ampleur devait rester strictement régalienne, tenue à distance du marché. Ils ont accepté qu’elle s’ouvre, secteur par secteur, à des acteurs privés. Autrement dit : ils ont accepté le réel, avec sa diversité, ses contraintes et ses vitesses inégales. C’est moins lisse, plus rugueux, mais plus solide.

Annuaire : le GPS du dispositif

Cette coconstruction a eu ce mérite : elle a fait descendre le sujet des tribunes. On a quitté les grands discours, on est entré dans l’exécution. On parle de l’annuaire, cette pièce qui a l’air administrative, mais qui, en réalité, gouverne tout : c’est le GPS du dispositif. Si l’annuaire est fiable, ça route ; s’il vacille, tout le monde pédale, et l’interopérabilité redevient une promesse de brochure.

Pilote : ce n’est pas un bac à sable, c’est une bascule juridique

Deuxième point : le pilote. Beaucoup se rassurent à tort en le prenant pour un sas technique. Ce n’est pas un bac à sable pour initiés. C’est le moment où l’électronique commence à faire foi. Donc ce n’est pas « on verra en 2026 » : c’est « on s’organise maintenant, ou on subit ». Une bascule juridique n’attend pas que les organisations aient fini de débattre de leur gouvernance interne.

42 cas d’usage : le réel n’aime pas les raccourcis

Ensuite, il y a les cas d’usage : quarante-deux façons de rappeler que le réel n’aime pas les raccourcis. La normalisation peut rendre cette complexité lisible. À condition de ne pas acheter une réforme « simple » sur le papier et impraticable dans l’exécution. Sinon, la pente est connue : rigidité, surcharge, et ce double flux qui s’installe comme une mauvaise habitude, faute de trajectoire nette.

E-reporting : la jambe qu’on repousse… jusqu’au jour où elle vous rattrape

Et puis l’e-reporting : la jambe qu’on repousse jusqu’au jour où elle vous rattrape. Parce que l’outil peut être prêt ; l’adoption, elle, ne se télécharge pas. Elle se prépare, elle s’accompagne, elle se teste. Sinon, elle se subit, avec des modes dégradés qui finissent par coûter plus cher que la conformité elle-même.

The Invoicing Hub : un bench pour réduire l’asymétrie d’information

Enfin, l’intervention de Thibault Samson (The Invoicing Hub) donne la sortie de secours la plus pragmatique : dans un marché où l’offre s’épaissit plus vite que la capacité des acheteurs à comparer, l’enjeu devient une asymétrie d’information. Le « bench » n’est pas un gadget : c’est une manière de transformer une liste en décision, de passer d’une centaine de noms à une shortlist, d’objectiver des critères, et surtout de distinguer ce qui est prêt de ce qui est seulement annoncé pour éviter le choix « par défaut » qui coûte, ensuite, des mois d’ajustements.

Si les conditions sont remplies — annuaire fiable, pilote assumé, choix des plateformes réversible, e-reporting traité comme du terrain —, la réforme peut tenir sa promesse. Circuits plus propres, délais mieux maîtrisés, trésorerie moins asphyxiée, et une donnée qui devient enfin gouvernable. Sinon, on sait ce qui nous attend : rigidité, fatigue, et un dispositif qui s’enlise.


À LIRE AUSSI :

Dans l'actualité

Verified by MonsterInsights